Cette série d’interviews est basée sur la sérendipité, c’est pourquoi je demande à chaque interviewé.e de proposer quelques noms pour continuer. Arnaud de Scribay a proposé d’intégrer tous les auteurs de scribay qui le souhaiteraient, proposition que j’étudie car ça représente un boulot monstre. Mais en attendant la suite, je fais aussi des rencontres et j’intègre, petit à petit, des personnes avec qui je me sens des accointances dirons-nous. Notamment Michel Hutt rencontré sur un salon du livre mythique !

Michel Hutt ?

MichelHutt_NocesdeCendre

C’est moi ! Un type qui approche de la cinquantaine, portant lunettes, petite bedaine et crâne déplumé. Je lis et écris depuis toujours ou presque et j’ai décidé de consacrer désormais une bonne partie de mon temps à mon travail d’auteur, parce que la vie est trop courte pour ne pas faire ce qu’on aime. Précédemment, j’étais enseignant (entre autres), très beau métier mais de plus en plus difficile à exercer, notamment du fait de l’absurdité du fonctionnement de l’institution. J’ai un gros penchant pour le travail manuel, la vie associative et les plaisirs simples : faire du vélo, retrouver la famille et les amis, marcher en forêt… Mais le grand bonheur de ma vie, c’est ma chérie Elsi. Ensemble, on a fabriqué artisanalement et dans la joie trois magnifiques enfants, tous nés au siècle dernier et qui ont quitté le nid depuis un bon moment.

La transition ?

Vaste sujet. Très brièvement, disons que c’est un ensemble d’initiatives que prennent de plus en plus de citoyens pour sortir de l’impasse dans laquelle on s’est fourrés collectivement grâce au « développement » industriel et à la société d’hyperconsommation. Bien sûr il ne s’agit pas de revenir au temps des cavernes, mais de modérer autant que faire se peut notre empreinte, pour permettre à d’autres de vivre sur Terre après nous. Pour en découvrir davantage, rien de tel que de lire Le cri du Colibri et Les Recycleurs, puisque c’est justement le sujet que j’y aborde. Que celles et ceux qui n’aiment pas se prendre la tête se détendent : ce sont des romans, donc il y a du suspense, du rire, de l’amour et de l’amitié, bref tout ce qui manque malheureusement dans les livres sérieux, qui moi me tombent des mains ou me dépriment.

Noces de cendre ?

Là ça rigole moins ! Il peut s’avérer judicieux de garder une boîte de mouchoirs à portée de main en le lisant. C’est un roman très émouvant mais pas désespérant, puisque les personnages sont (presque) tous mûs par la générosité, l’amour et la bienveillance. Le problème c’est qu’on ne maîtrise jamais tout, et que certaines situations peuvent partir en vrille, notamment quand les malentendus s’en mêlent. L’idée du livre remonte à dix-huit ans, lorsque j’ai découvert des objets ayant appartenu aux « marcaires » (agriculteurs de montagne qui fabriquent le fameux « munster ») dont j’avais racheté la ferme. Une plaque commémorative d’un concours agricole à Paris, des lettres d’amour restées sans suite… J’avais d’abord imaginé un récit un peu truculent où j’aurais dépeint les maladresses d’un petit paysan perdu dans Paris, mais ça aurait vite touché ses limites. C’est en jouant au théâtre Les noces de sang de Frederico Garcia Lorca, il y a dix ans, que j’ai trouvé le « ton » de mon roman : ça ne pouvait être qu’une tragédie. Ensuite, il a encore fallu un long affinage, puis la rencontre avec Sébastien Degorce pour que ce texte sorte de mes tiroirs et parte à la rencontre du public.

Pour te découvrir, tu conseilles quoi ?

De venir me rencontrer sur un salon ou une séance de dédicaces, car rien ne vaut le contact humain, qui est essentiel à mes yeux. Ecrire tout seul dans son coin, c’est merveilleux, mais heureusement qu’ensuite on a l’occasion d’aller vers les autres et d’échanger, sinon on deviendrait tous des ours mal léchés vivant reclus derrière leur clavier. Pour savoir où me retrouver, vous pouvez faire un tour sur ma page Facebook : Le cri du Colibri / le jardin d’Amira. Je ne suis pas un grand fan du virtuel, mais c’est difficile de faire sans. Cela dit, la meilleure façon de me découvrir, c’est de me lire, car je me dévoile beaucoup dans mes romans. Une « mise en danger » nécessaire, qui seule permet d’atteindre le niveau de vérité et d’authenticité que les lecteurs sont en droit d’attendre. Mon roman le plus connu est Le cri du Colibri, mais je pense que Le jardin d’Amira et Noces de cendre sont des portes intéressantes pour aborder mon travail. Ou bien sûr les « Enquêtes écologiques » de Jean-Bernard et Miss Turtle, si on a des petits autour de soi ou qu’on aime tout simplement lire des albums !

Le roman et le lecteur de roman vont disparaitre pense Philip Roth. Un avis ?

C’est amusant, je pense exactement le contraire. Le roman est selon moi un vecteur très riche permettant d’aborder n’importe quel sujet en tissant un lien fort avec le lecteur, qui par la magie de la fiction et de la « densité » des personnages va accrocher au propos et aller au bout du récit. Je suis beaucoup plus sceptique quant à l’avenir des essais, qui requièrent des aptitudes de concentration et de persévérance peu compatibles avec les rythmes de vie actuels. Le principal écueil pour le roman serait de trop privilégier la forme, et d’en faire une fin en soi, au risque de se limiter à un objet esthétique sans lien avec la respiration du monde. A l’inverse, il ne faut pas qu’il se galvaude en devenant un produit standard conçu pour être facilement digéré par des cerveaux apathiques. La télé remplit déjà très bien cet office… La vraie force du roman, ce sont les personnages, et l’énergie vitale qu’ils incarnent. Chez moi, ils sont les véritables narrateurs de l’histoire : je m’efface complètement pour leur laisser le champ libre. D’ailleurs, ils en profitent parfois pour n’en faire qu’à leur tête, comme Anne-Cécile dans Le cri du Colibri, et ça peut être très plaisant… Dans mes textes, la forme dialoguée prédomine : je suis un amoureux du théâtre. Pour conclure sur l’avenir du roman, je pense qu’un art capable de survivre à l’effondrement de l’énergie et des objets technologiques est forcément promis à un bel avenir… Pour lire, je n’ai besoin que de la lumière du soleil. Et d’une belle bibliothèque bien sur, mais ça c’est très simple : il suffit de mutualiser nos bouquins. D’où l’intérêt de ne pas tous lire les mêmes auteurs. Vive la biblio-diversité !

Est-ce raisonnable, souhaitable de vouloir vivre de ses écrits ?

A mon avis, non. Certains auteurs vivent, et parfois même très bien de leur travail, mais ce n’est pas un objectif qu’on peut raisonnablement se fixer, tant les aléas sont importants. La « chaîne du livre » doit nourrir beaucoup de monde ; l’auteur ne perçoit qu’une part minuscule du prix de vente. Quelqu’un m’a un jour demandé combien j’avais vendu de Cri du Colibri. Quand je lui ai donné le chiffre (quelques milliers) je l’ai vu faire mentalement sa petite multiplication, et il m’a regardé avec des yeux envieux. Les droits d’auteur, ce sont 5 à 10% du prix hors taxes du bouquin, dont il faut encore déduire les cotisations, la CSG… Au final, il reste parfois moins de 50 cts. Sachant qu’on peut passer des heures dans une librairie à plus de 100 bornes de chez soi pour en signer trois ou quatre, faites le calcul de rentabilité… Pour l’instant, mes droits d’auteur annuels représentent environ un mois de SMIC : je gagnerais douze fois plus en faisant la plonge au restau d’en face ! Et pour ceux qui publient à compte d’auteur, c’est bien pire : la plupart y sont de leur poche. Ils passent des week-ends entiers à essayer de fourguer un ou deux livres, en pensant aux vingt cartons empilés au milieu leur salon ( à la cave ou dans le garage, ils moisiraient et deviendraient invendables). On n’écrit pas pour gagner des sous, ou alors il faut être journaliste…

De plus en plus de personnes s’éloignent des réseaux sociaux, en disparaissant complètement ou en réduisant leur activité. Et toi ?

Difficile de faire abstraction de ce mode de communication, surtout quand on est dans des petites maisons qui n’ont pas les moyens de promouvoir les ouvrages qu’elles éditent. Avant la sortie du Cri du Colibri, je n’étais pas sur les réseaux sociaux. En acceptant de me publier, mon éditeur m’a dit « si tu veux que ton bouquin se vende, crée un profil et une page, sinon tu peux oublier ». Un outil, c’est toujours intéressant, tant qu’on ne l’utilise que pour ce qu’il est et qu’on n’en devient pas trop dépendant. Je vis ma vie sociale avec des personnes en chair et en os, et j’essaye de décrocher de mon écran le plus souvent possible. J’ai zéro amis sur Facebook (désolé…). Mais j’apprécie de pouvoir y annoncer mes dédicaces ou partager un extrait de mon nouveau bouquin et je réponds très volontiers à celles et ceux qui me contactent via ma page. En revanche de mon côté je n’ai pas la patience de suivre tout ce qui se passe sur les réseaux. J’ai arrêté de fréquenter les communautés de lecteurs, de libraires ou d’auteurs, car pour cela il faudrait que je renonce à dormir la nuit, ce qui n’est pas génial pour la santé…

Jacques Brel pensait que le talent n’existe pas, que le talent c’était d’avoir envie et le reste du travail. D’accord ou pas ?

Sacré Jacques ! Je suis d’accord avec lui sur ce point : l’envie et le travail sont les deux jambes sur lesquelles marche la création. La talent en découle. Mais qu’est-ce que le talent ? C’est très relatif. Tel auteur va me subjuguer, un autre me paraîtra sans intérêt. Est-ce à dire pour autant que seul le premier est talentueux ? Et que dire de celui qui vend des milliers d’exemplaires ? Est-ce le fruit de son talent, ou l’efficacité de son service de com ? Tout cela est bien délicat… Comme je ne me sens pas légitime pour juger, je me contente de me réjouir qu’il existe encore une grande variété dans le monde littéraire, de sorte que chacun puisse y trouver son plaisir. Mais il faut pour cela que les petits éditeurs et les libraires indépendants puissent survivre face au rouleau compresseur d’Internet… Achetez vos livres chez eux, de grâce !

Comment découvres-tu de nouveaux livres ?

Sur les salons, quand j’ai des voisins de table sympa (comme à Autun !), mais surtout grâce aux libraires ! Vu que je passe un certain nombre d’heures à lorgner mollement les rayonnages en me curant le nez, je suis souvent tenté… Parfois c’est au fil d’une conversation ou au détour d’une « boîte à livres »…. Ce qui est sûr, c’est que je lis cent fois moins que je le voudrais.

Un livre peu connu à nous faire découvrir ?

J’ai eu il y a trois ans un énorme coup de coeur pour Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent, mais entre-temps il est devenu très célèbre, donc ça ne compte pas vraiment. Plus récemment, on m’a prêté Les lumières du ciel d’Olivier Maulin, un road-movie déjanté et bourré de petites perles. A savourer sans modération !

Un.e auteur.e peu connu.e à nous faire découvrir ?

Nick Gardel. C’est un auteur de polars, qui a eu notamment le privilège de faire partie de l’aventure du Poulpe. Je ne suis pas du tout branché polar à la base, et il a poussé le talent jusqu’à me faire aimer ça. Fourbi étourdi est le meilleur à mon goût.

Une question qu’on ne t’a jamais posée ?

« Mais dites-moi, mon cher Michel, comment se fait-il qu’avec un tel talent (et une telle modestie) vous ne figuriez pas encore en tête du top des ventes ? ». C’est bien qu’on ne me l’ait jamais posée d’ailleurs, car j’avoue (humblement) que je n’ai pas la réponse.

« Quel est le livre que tu rêves d’écrire ? » – La question qu’on n’a jamais posée à Benjamin Fogel.

Le livre qui aurait le pouvoir de réconcilier l’humanité avec elle-même et de faire disparaître tranquillement la méchanceté et la haine. J’ai essayé cela dit, mais quand j’écoute les infos je me dis que ce n’est pas encore gagné ! Tant pis, je persévère. Têtu, je suis.

Cette série d’interview repose sur la sérendipité. J’interviewe qui après ? Tu peux mettre deux ou trois personnes et une question à ajouter si tu as envie :

Eh ben pourquoi pas Nick Gardel, puisque j’ai parlé de lui…. ou alors Jean-Paul Didierlaurent.

Et ma question en plus :

Avec quel(le) auteur(e) aimerais-tu rester coincé(e) dans un ascenseur pendant quatre heures ?

Neuvième interview crépusculaire. Je ne saurais trop vous recommander d’aller à la rencontre de Michel. Il est tout sauf crépusculaire !

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