Il y a quelque temps, je m’énervais sur la facilité avec laquelle certains experts passent sur les conséquences néfastes des robots pour certains. Oubliant au passage que même si à terme, cela se révélait bénéfique, des gens verraient leur vie balayée, leur emploi dispersé façon puzzle. Je ne suis pas assez connu pour qu’on m’accuse de populisme donc je peux continuer à m’énerver. En gros, il n’y a pas à discuter du sujet robotique et emploi. Tout ira pour le mieux, c’est le progrès, retournez dormir…

Prenons un long article de Mickael Guerin, dans les échos qui plus est, sur le sujet des robots et de l’emploi. Pas qu’il soit plus mauvais qu’un autre, mais il regroupe tous les travers classiques qui me hérissent le poil. Bref, il prend pour les autres*.

En premier lieu, la décrédibilisation de ceux qui pensent différemment. Si vous ne vous vautrez pas devant le dieu progrès, incarné par le robot, c’est par angoisse et inquiétude, car vous avez peur. Si vous établissez que la robotique jouera un rôle dans la massification du chômage, c’est que vous avez peur. Cela ne peut pas être autre chose. Et comme nous sommes en France, forcément, Guérin glisse que nous sommes tous contre le progrès, ceci expliquant cela…

En deuxième lieu, il est indiqué que les robots ne vont pas nous mettre au chômage, car « ça a toujours été comme ça : l’innovation fait disparaitre des emplois et en crée d’autres, beaucoup d’autres. Et ce coup-ci ce sera pareil ». Retournez vous coucher ou prosternez vous devant l’innovation.

Si vous êtes retourné.e vous coucher, je ne vous félicite pas, car vous avez été un petit peu léger.

Reprenons.

La technologie crée des emplois, il y a même une étude de Deloitte qui le prouve pour les 140 dernières années !

Amazon a racheté Kiva et emploie 35 000 robots.

Normalement, en tant que sceptique disqualifié car peureux, vous devez nier : « Non même pas vrai, la technologie c’est le mal » mais comme le dieu Deloitte a été invoqué, il faut muscler le discours. Sauf que c’est a priori vrai. La technologie a globalement créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruit, et des emplois de meilleure qualité s’il vous plait. J’en parle d’ailleurs dans « Mon collègue est un robot« . Et c’est là où toutes ces réflexions me gonflent : « puisque ça a été vrai, ce sera vrai demain ».

Ben oui, mais vous n’avez pas remarqué une petite accélération ? Il y a 140 ans, en gros, 100 000 personnes passaient leur temps à réfléchir, améliorer, penser à l’innovation de l’année prochaine. Aujourd’hui, il y a plusieurs dizaines de millions de personnes, sinon plusieurs centaines, qui travaillent sur des nouveaux produits, des nouvelles technologies et ça ne cesse de grossir et de s’accélérer. Là où une innovation arrivait tous les six mois il y 140 ans, et tous les mois il y 30 ans, c’est trente par jour qui déboulent actuellement.

Investissez dans la robotique tas de peureux !

Ensuite Mickael Guérin explique qu’il faut investir aujourd’hui dans la robotique pour créer les emplois de demain. En quoi, je suis tout à fait d’accord. Mais, et c’est encore souvent un gimmick de ce genre d’articles « investissez dans la robotique, n’ayez pas peur, car ces investissements d’aujourd’hui créeront les boulots de demain ». Sauf que c’est un peu court. Car il y investissement et investissement. En gros, il y a deux types d’investissements dans les innovations

  • Les innovations d’améliorations, c’est-à-dire d’optimisation de l’existant. Genre j’améliore mon processus de fabrication et mes voitures coutent moins cher. L’avantage ? Le retour sur investissement est très court. L’inconvénient ? Ce type d’innovation est destructrice d’emplois. Logique, j’investis pour améliorer, optimiser.
  • Deuxième innovation : l’innovation de rupture, qui paye bien après, dans 10 ou 20 ans et qui effectivement créent des emplois et des meilleurs.

Alors ? Eh bien vous allez rire, mais nous sommes dans un monde ultracapitalise qui veut de l’argent tout de suite. Donc devinez où vont la plupart des investissements ? Bingo, dans l’innovation de confort, d’amélioration qui suppriment des emplois. Il y a, contrairement à ce que l’on pourrait croire, peu d’investissement dans les vraies technologies de rupture. HORS ce sont les innovations de ruptures qui créent les emplois de demain. Les investissements d’amélioration eux, suppriment des boulots. Genre j’avais 34 employés pour traiter mon assurance, comment pourrais-je innover pour avoir un retour sur investissement à très court terme en améliorant le processus ? Je mets un robot. Et je gagne 1 million d’euros de salaires par an.

Là vous vous dites : tss, encore un gauchiste qui tord la réalité pour qu’elle colle à ce qu’il pense. Vous avez raison, c’est  Clayton Christensen un dangereux marxiste de Harvard qui vous l’explique et qui vous le prouve (à partir de la minute 30 pour les impatients).

Bref, ce que prouve cette étude Deloitte s’avère aujourd’hui faux. Car ultime rupture dans le cercle vertueux : les profits qui sont dégagés par les innovations courtermistes destructrices d’emplois ne sont pas réinjectés dans l’innovation disruptive, mais soit captés par quelques uns, soit réinvestis dans des innovations destructrices d’emploi. Appelez Harvard pour vous plaindre si vous trouvez que c’est trop gauchisse.

Un monde compétitif

Autre point qui me fascine -et m’énerve, mais c’est un sujet qui m’énerve facilement-  pour prouver que les robots créent des emplois et que ceux qui en ont peur sont des cons, on prend souvent l’exemple d’entreprises qui parce qu’elles ont embauché des robots ont augmenté leur chiffre d’affaires, l’ont parfois même explosé, finissant par embaucher plus. La preuve est là, tada ! Mais putain, comment peut-on à longueur de journée expliquer que la concurrence c’est bien, la compétition c’est béton et en oublier les conséquences ! Cette entreprise Suisse par exemple, a triplé sa capacité de production, sans embaucher un seul ouvrier ou technicien de plus, même si elle a bel et bien embauché quelques administratifs. Bon et alors ? Trois fois plus de production de montres, génial non ? Mais est-ce que les gens se sont mis subitement à acheter tous trois fois plus de montre ? Ne regardez-pas votre poignet, la réponse est non. Cette production que l’entreprise A a récupérée grâce aux robots, devinez quoi ? Elle vient presque entièrement des entreprises B, C et D, qui ont dû licencier. Mais ça bizarrement, nos futurologues ne le voient pas, oublient de le compter.  Vous me direz « bien fait pour elles, elles n’avaient qu’à embaucher des robots ». Bien alors imagineons que TOUTES les entreprises de montres embauchent des robots. Est-ce que toutes vont voir leur production augmenter par 3 ? Je vous laisse faire le calcul…

Combient de robots pour un million de chiffre d’affaires ?

Aiko traductriceDernier argument : la robotique en elle-même va créer plein d’emplois. Super, merci d’être venu. Oui, le secteur de la robotique est en pleine croissance mais là encore, nous parlons de 6 millions de chômeurs en france, pour ne pas évoquer le reste du monde, et lorsque l’on y aura ajouté les caissier.e.s, les chauffeurs de taxi, on refera les comptes. La robotique va en absorber quelques dizaines, quelques centaines de milliers grand maximum. Ce qui a changé depuis 140 ans aussi, c’est que là où le géant de disons 1920, Ford, employait plusieurs centaines de milliers d’employés, aujourd’hui, Facebook c’est 16 000… Il va en falloir des mastodontes de la robotique pour absorber tout ça.

Et pour les emplois indirects, à part pilote de drone -c’est-à-dire pilote d’un engin qui se conduit tout seul, soit peu ou prou un chauffeur de taxi dans 5 ans, je ne vois toujours rien venir.

Enfin, pour enfoncer le clou, n’oublions pas qu’un robot nouveau arrive chaque jour. Parce que tout s’est accéléré depuis 1870. Des robots qui sont suffisamment rentables pour permettre d’optimiser les taches existantes, j’en ai listé 40 dans « Mon collègue est un robot » mais il en arrive 1 par jour, pour un nouveau métier, un nouveau domaine. Et tous ou presque sont là pour optimiser, sont des innovations courtermistes et ne changent pas fondamentalement la donne et contribueront, dans le monde dans lequel nous évoluons, à augmenter massivement le chômage. Ce n’est pas parce qu’ils sont qualifiés de révolution à longueur de journée qu’ils le sont vraiment.

En conclusion, comme je le dis dans ce livre : les robots ne sont pas le problème, mais bien les humains et le système dans lequel ces robots sont déployés. Pour finir sur une note positive, je pense aussi que ces robots qui mettent en lumière un problème font partie de la solution. Dans l’agriculture par exemple, ils pourraient rendre le bio accessible à tous, dans la santé ils pourraient réaliser des prouesses et dans tellement d’autres domaines. Mais pas dans ce monde, tel qu’il fonctionne et je rejoins Guerin sur sa conclusion, on ne peut résoudre des problèmes avec le mode de pensée qui les a engendrés…

* Je tiens à préciser que Mickael Guerin a lu l’article, a réagi avec disons recul, et l’a même relayé. Ce que j’ai trouvé quand même très classe. C’est suffisamment rare pour être noté et salué.

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