Bandeau Vrais Jumeaux

Jusqu’à 16 ans, Tom et Théo furent les meilleurs jumeaux du monde. Ils partageaient tout, ne vivaient que l’un pour l’autre. Tom ne pouvait être heureux si Théo était malheureux. Théo n’aurait jamais éprouvé de joie s’il n’avait pu la transmettre à son frère et réciproquement. Ils étaient régulièrement cités comme des modèles : de jumeaux, de frères et d’humains. A l’instar de cette phrase qui demande si l’on peut être heureux lorsque tant de gens sont malheureux, à leur petit niveau, Tom et Théo n’étaient heureux qu’ensemble et tous les deux. Les frères étant dans la même école, ils étaient souvent ensemble et souvent heureux, pour ne pas dire toujours.

Jusqu’à 16 ans, Tom et Théo furent les meilleurs enfants du monde. Lorsque l’un aurait pu se laisser aller à une colère, l’autre le raisonnait. Pour peu que Tom fasse un caprice, Théo lui faisait entendre raison. Que Théo se blesse et Tom accourait pour soigner son bobo. Ni pleurs, ni cris, ni scandales pendant 16 ans. Même taille, même poids, mêmes yeux, même visage, Tom et Théo étaient en tous points semblables, pour le bonheur de tous leurs proches.
Vers 16 ans, quelques semaines après leur anniversaire peut-être, Tom se mit à grossir. Un peu. Rien d’alarmant pour les proches. Mais Théo ne comprenait pas. Identiques en tout depuis 16 ans, pourquoi subitement Tom se mettait-il à faire des choses dans son coin ? Il en fit part à son frère :

– Pourquoi as-tu grossi Tom ? Nous ne nous ressemblons plus totalement, on peut nous distinguer maintenant. Ce n’est plus pareil.

A quoi Tom répondit :

– Est-ce parce que j’ai grossi ou parce que tu as maigri ? Tu pourrais grossir un peu et comme ça, on redeviendrait identiques !

Et de fait, Théo avait un peu maigri. Rien d’alarmant pour les proches. Mais Tom et Théo n’étaient plus semblables.
Ils discutèrent sur la meilleur marche à suivre et tombèrent d’accord, comme toujours. Il était plus simple que Théo grossisse. Après tout, ils avaient toujours été plutôt sveltes et supporteraient un kilo de plus.

Théo se mit donc à manger plus. Sans se goinfrer, il prit des portions plus grosses, se resservait une ou deux fois. Il voulait absolument que son frère et lui soient identiques. Dans le même mouvement, Tom fit un effort pour ne pas trop manger et ne pas continuer à grossir.

Une semaine plus tard, ils se regardaient dans la glace pour admirer leur ressemblance. Théo dit :

– J’ai grossi, j’ai grossi comme on avait dit.
– Je le vois, je le vois bien Théo.
– Oui j’ai grossi mais comme tu as maigri, on ne se ressemble toujours pas.

Et c’était vrai : pendant que Théo grossissait, Tom maigrissait. Une semaine plus tard, ils en étaient au même point. Tom était plus maigre que Théo certes mais en termes de ressemblance, cela ne changeait rien. Ils restaient différents. Pour leurs proches, qui avaient toujours eu un mal de chien à les identifier, les changements étaient encore plus perturbants. « Mais alors le plus maigre c’est Théo » ? « Non, ça c’était la semaine dernière. Cette semaine c’est l’inverse ».

Tom et Théo arrivèrent à la conclusion que pendant que l’un mangeait plus pour rattraper son frère, l’autre devait continuer à manger normalement. Et de fait, la semaine suivante, ils étaient à nouveau au même poids. Satisfaits. Heureux.

Malheureusement, quelques jours plus tard, Théo tombait malade. Une mauvaise grippe qui lui fit perdre de nombreux kilos. Dans le même temps, Tom continua à manger normalement, voire même un peu plus. La différence était désormais très visible. Pour la première fois de toute leur vie, alors qu’ils allaient se promener en ville, après la convalescence de Théo, un commerçant parla à Tom en lui disant :

– Je te demande à toi parce que tu dois être le grand frère.

Théo n’en revenait pas :

– Tu te rends compte ! On nous prend pour des frères.
– Mais, c’est ce que nous sommes, répondit Tom.
– Nous sommes des jumeaux non ?
– Oui, aussi.
– Non, pas aussi. Seulement ! Des frères jumeaux.
– Tu as raison, conclut Tom.

Ils étaient jumeaux. Théo se mit à manger comme quatre. Il dévorait toute la nourriture, pressé qu’il était de recommencer à ressembler à son frère. A la fin de la semaine, Théo était aussi gros que Tom… la semaine précédente. Tom avait maigri. Beaucoup.

Les parents des jumeaux n’y comprenaient plus rien et avaient fini par abandonner. Tant que les deux étaient là, peu importait finalement de savoir lequel était le gros ou le maigre. Mais Théo était furieux :

– Tu le fais exprès ? Tu arrêtes de manger quand je mange pour qu’on ne se ressemble plus !
– Mais je t’assure que non, Théo. D’ailleurs tu as bien vu que j’ai mangé normalement.
– Eh bien, ce n’est pas assez. Tu dois manger plus !

La semaine suivante, Tom se goinfra comme jamais. Les parents firent une remarque sur ce concours de goinfrerie qui allait devoir stopper. Le budget nourriture avait explosé. La semaine d’après, Tom ressemblait à un petit cochon et Théo à un squelette. Théo ne décolérait pas. Qu’est-ce qu’il se passait ? Ils avaient toujours été liés, toujours. Alors ? Alors justement, ce fut Tom qui émit l’hypothèse :

– Peut-être que nous sommes toujours liés. Plus que jamais. Et que, eh bien, je ne sais pas, mais peut-être que si je mange trop, tu maigris, et l’inverse.

Théo ne comprenait pas où voulait en venir son frère alors ce dernier eut une idée :

– On va se peser cette semaine. Toi et moi. Et on verra la semaine prochaine, combien nous pesons tous les deux.

Oui, peut-être. Théo n’était pas convaincu :

– Mais en attendant, je vais manger comme jamais sinon je vais ressembler à un cadavre.

Ils pesaient 70 et 80 kilos, soit 150 kilos à tous les deux. Ils avaient dix kilos d’écart, ce qui était beaucoup. La semaine suivante, le gros Théo monta sur la balance :

– 78 kilos.

Le maigre Tom le suivit :

– 72 kilos !

Toujours 150 kilos à eux deux. La coïncidence surprit Théo :

– C’est quand même bizarre.

Mais pour Tom, cela confirmait ce qu’il pensait :

– C’est ce que je te disais, nous sommes liés ! Si je prends un kilo, tu perds un kilo et réciproquement.
– C’est complètement stupide ton histoire, Tom. Ça n’a aucun sens, ça n’existe pas.

Tom, vexé d’être rabroué par son frère, ajouta juste, qu’il allait ne rien manger de la semaine et qu’on verrait bien. Et il sortit de la pièce. C’était la première brouille, même légère, entre les frères.

Tom tint sa parole, et fit la diète. Théo, déjà bien enrobé continua à manger normalement. Ils n’attendirent pas la fin de la semaine pour un premier bilan et le mercredi, ils montèrent sur la balance, qui leur confirma ce que leurs yeux leur avaient indiqué :

– Théo : 81 kilos
– Tom : 69 kilos

12 kilos d’écart. Et toujours 150 kilos. C’était proprement incroyable. Tom s’en inquiéta vivement, alors que Théo s’en réjouissait :
– J’ai 12 kilos de moins que toi, si tu continues à manger comme ça, je vais y laisser ma peau. C’est fou tout de même, se plaignit Tom.
– Mais tu ne te rends pas compte ? Nous sommes des vrais jumeaux, des jumeaux entiers, totaux, s’enthousiasmait Théo.
– Peut-être, mais je pèse 12 kilos de moins que toi et ça ne s’arrange pas !

A ce stade, la différence était gênante, mais il suffisait que Théo mangea moins et Tom plus pour qu’ils retrouvent leur équilibre. Ce qu’ils firent, car ils étaient frères, frères jumeaux. Et 4 jours plus tard, la balance confirmait l’impensable. Ils étaient liés.

– Théo : 77 kilos
– Tom : 73 kilos.

Cela aurait dû souder les frères, les rapprocher à un point fusionnel jamais atteint par deux êtres humains. Mais Tom, à l’inverse de Théo, avait peur de la mort. Il y pensait souvent. Depuis qu’ils étaient jeunes, ils avaient eu de nombreuses discussions sur ce sujet, Théo cherchant à rassurer Tom. Mais peut-on rassurer une personne qui craint la mort ? Ce poids commun, ce lien, unique, inquiéta Tom. Et si Théo grossissait encore, beaucoup, beaucoup plus ? A combien de kilos serait-il trop faible pour reprendre son poids initial. S’il tombait malade longtemps, son frère continuerait à grossir. S’il dormait trop, s’il ne faisait pas assez de sport, la différence s’aggraverait encore. L’inquiétude de Tom monta d’un cran lorsque Théo proposa de vérifier, sans doute aucun, leur lien, en prenant encore 5 kilos.

– Pourquoi toi et pas moi ? s’enquit Tom.
– Parce que la différence sera plus parlante. Si je fais 82 et toi 72, ce sera plus clair que si nous faisons tous les deux 75.
– Et pourquoi ? 150 kilos à deux, ce sera aussi parlant. Plus parlant peut-être, insista Tom.

Théo se rangea à l’argument de Tom. Oui, ce serait plus parlant. Mais Tom se mit à douter quand même.
Le mardi suivant la balance confirmait l’inconcevable : 75 kilos chacun.
Théo était aux anges, Tom de moins en moins rassuré. Sa vie dépendait de Théo.

Théo, heureux, proposa à son frère qu’ils alternent : une semaine l’un pourrait se lâcher, manger sans se priver, la semaine suivante, ce serait l’autre frère. Comme ça, ils pourraient manger en se faisant plaisir, sans grossir.
Quel bonheur d’être deux, pensait Théo.
Quelle menace d’être deux, songeait Tom.

Aussi Tom se leva-t-il la nuit pour manger. Au début, relativement peu puis de plus en plus. La semaine suivante Théo ne comprenait pas, il pesait maintenant 73 kilos alors que sa semaine de ripaille venait de s’achever. La semaine d’après, Tom, qui avait accéléré la cadence, affichait 83 kilos. Son frère 72. Tom se rendait compte qu’il ne pourrait continuer comme cela. Il ne voulait pas de mal à son frère, il voulait juste avoir un peu d’avance. En cas d’accident ou de maladie. Il décida, lorsque son frère, du haut de son mètre 85 atteignit les 68 kilos, de lui avouer la vérité.

– Quoi ? Tu cherches à me tuer ou quoi ? s’outragea Théo.
– Mais non. Mais j’ai peur alors, je voulais juste prendre de l’avance.
– De l’avance, de l’avance, mais de l’avance sur quoi ? Ça n’existe pas de prendre de l’avance sur le poids de son frère jumeau ! C’est une trahison.

Tom en convint et les deux frères admirent que les changements de poids n’étaient bons pour personne. Ils allaient revenir autour de 75 kilos et se surveilleraient à partir de là. Mais Tom, qui mangeait comme deux depuis déjà 4, 5 semaines, avait du mal à s’arrêter. Son estomac, et son cerveau, demandaient de la nourriture. Aussi, continua-t-il à descendre manger la nuit. Pas par calcul, mais par besoin. Deux jours plus tard, Théo montait sur la balance et constata ce qu’il savait déjà : il avait encore perdu 2 kilos. A 66 kilos, il commençait à faire peur. Ses parents voulurent l’emmener chez le médecin :

– Tom, lui dirent-ils, tu dois aller consulter. Cela devient inquiétant.
– Je m’appelle Théo ! Je suis Théo. Le maigre, c’est Théo. C’est Tom le gros !

Jamais il n’avait accablé son frère sous quelque forme que ce soit. Solidaire toujours et toujours ravi d’être confondu. Jusqu’à présent. A 62 kilos, Théo eut une discussion avec son frère :

– Frérot, tu es en train de me tuer, tu sais ? Il faut faire quelque chose.
– Mais quoi ? Je n’y arrive pas. J’ai toujours faim, avoua Tom.
– Mais c’est moi que tu manges ! hurla Théo.
– Je sais mais je n’y peux rien, je n’arrive pas à me raisonner.
– Alors tu vas me tuer parce que tu n’y peux rien ? voulut savoir Théo.
– Non, bien sûr, non, je vais faire un effort. Je te le promets frérot.

Mais frérot Théo ne croyait plus aux promesses de son frère. Il voyait bien que ce dernier avait un problème avec la nourriture. Aussi, tenta-t-il de convaincre ses parents, que celui qui avait un problème n’était pas le maigre mais le gros. Les parents, toujours dans le brouillard, finirent par proposer à Tom, la pose d’un anneau gastrique. A 92 kilos, il n’était pourtant pas obèse. La proposition le terrifia.

– Un anneau gastrique, mais pourquoi ? Je mange beaucoup mais ça va, je ne suis pas obèse et je suis jeune.
– Oui, mais tu as pris 30 kilos en quelques semaines, il faut que cela s’arrête, insistèrent les parents.

Un anneau gastrique ? C’était surement Théo qui avait glissé l’idée :

– C’est Théo c’est ça ? C’est lui qui vous a soufflé l’idée.
– Oui mais…

Théo, Théo était prêt à tout, Tom en avait maintenant la preuve. La pose d’un anneau gastrique, dans leur cas, c’était l’assurance de mourir de maigreur dans les 2 mois. Théo prendrait 10 kilos par semaine et d’ici quelques semaines, le jumeau serait le seul rescapé. Tom refusa, sans appel, la pose de quelque anneau que ce soit. Les parents, conscients qu’il était un peu tôt pour pousser le sujet, firent marche arrière.

Dès lors, ce fut une frénésie de nourriture des deux côtés. L’estomac de Tom, plus grand, il pouvait manger plus que son frère. Théo, conscient de son handicap, se forçait à manger les plats les plus gras. Il cherchait sur internet les combinaisons les plus inappropriés. Il mangeait entre les repas, terminait toujours par du sucre, se nourrissait presque exclusivement de Nutella, pomme de terre, riz, pois chiche, banane, saindoux, noix de cajou, pistache, engloutissait des litres de coca sucré, mais rien n’y faisait. Tom faisait pareil et supportait de plus grandes quantités.

Les deux frères ne se parlaient plus, ne parlaient plus à personne d’ailleurs.

Ils cessèrent d’aller en cours, au grand dam des parents. Ils arrêtèrent le sport.

Lorsque Tom fut à 96 kilos, son frère était désormais trop faible pour rivaliser et tomba rapidement à 50 kilos. Tom pouvait finir de manger Théo.

La frénésie retomba, comme après un match. Tom se rendit compte, dans le silence qui suivit, de l’inanité de son comportement, prit conscience qu’il allait tuer son frère.

Mais dans le même moment, il réalisa que leur lien était brisé que tant que l’un vivrait, l’autre se méfierait. Qu’arriverait-il lorsqu’il quitterait la maison, n’aurait plus l’autre sous les yeux ? Tom ne pourrait pas vivre avec cette peur au ventre. Et Tom ne pourrait pas non plus continuer à manger au risque de tuer son frère. Ce dilemme coupa l’appétit à Tom. Qui ne put plus rien avaler dans les jours qui suivirent.

*

Quelques mois plus tard, la mère de Théo vint le chercher dans sa chambre.
– Dépêche-toi mon chéri, le médecin nous attend.
– Si tu crois que c’est facile de se dépêcher quand on fait 150 kilos.


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