NouvellesNoires S02E03 Proposition Bandeau

Quand l’homme en rose lui proposa la petite boîte, Lester tiqua.

– Pourquoi vous me donnez une boîte ?

– Parce que je veux vous aider.

Il aurait bien été le premier à vouloir aider Lester. Depuis que le monde était monde, personne, jamais, n’aidait les Lester. Les Lester luttaient contre le monde, le monde s’acharnait sur les Lester, mais personne, jamais, ne soutenait les Lester.

Ce Lester-là ne faisait pas exception et aurait pu écrire 10 romans pour retracer la série d’avanies, de malheurs, de méchancetés qui l’avaient mené à sa situation désespérée actuelle. Il n’était pas clochard, mais presque. Cela se jouait à peu de choses et à peu de temps. D’ici quelques mois, Lester rejoindrait la cohorte des sans espoir, comme les autres. En attendant, il n’était qu’un désœuvré un peu marginal. Sans travail, sans famille, avec un petit revenu social qui lui permettait de survivre, certainement pas de vivre. Chercher du travail était exclu. Enfin pas « chercher », d’ailleurs, il cherchait. Ce qui était exclu c’était d’en trouver, du travail. Dans un pays comptant 6 millions de chômeurs, tous plus diplômés, présentables, capables que lui, il continuait à chercher pour la forme.

Depuis que sa femme l’avait quitté, emmenant les enfants, Lester attendait la mort. En buvant un peu, mais pas trop. Assez pour perdre son travail. Plus d’ailleurs, car son chef voulait se débarrasser de lui que parce que l’alcool influait sur la qualité de son travail. Toujours à l’heure, toujours à faire ce qu’on lui demandait, mais Lester respirait le malheur, la tristesse. La mort de sa mère dans d’affreuses souffrances que le cancer de la peau traine toujours dans son sillage n’avait rien arrangé.

Il existe toutes sortes de cancers, et nous serions bien en peine d’en choisir un si on nous en laissait la possibilité, mais, si le cas se présentait, personne ne prendrait le cancer de l’estomac. Sauf si le seul choix restant était le cancer de la peau. Qui fait prendre tout son sens à l’expression « mourir de son vivant ». Une mort atroce que Lester n’avait pu qu’accompagner, observer, impuissant.

Aujourd’hui, libéré de toutes ces chaines, Lester se levait en entendant la voix de ses enfants lui murmurer « Papa où es-tu ? » et se couchait avec la voix de sa mère hurlant « Je souffre, Lester, je souffre tellement ». Et je ne vous parle pas des oncles, tantes, cousins, connaissances qui toutes, à un moment ou à un autre, avaient joué un sale tour à Lester. Car Lester, en plus de sa malchance, était doté d’un autre super pouvoir : il réveillait les plus bas instincts de ses contemporains.

Et ce type, paré de rose, se pointait avec sa petite boîte pour l’aider ? Elle était bien bonne.

– ­M’aider à quoi faire ?

– À vous venger, avait dit l’homme en rose.

Il avait une tête d’agent fédéral. Il n’y avait pas de FBI en France, mais s’il y en avait eu un, ses agents auraient eu cette tête. Non, à la réflexion, il avait un corps d’agent du FBI. Mais il avait une tête de boucher. Oui, il avait une tête de boucher posée sur le corps d’un agent du FBI. Un agent fédéral habillé en rose. Ce qui donnait un mélange particulier. Les types à gros pifs et joues couperosées ont rarement des corps d’athlètes et arborent peu de costumes roses de chez Armani. Ce type ressemblait à son boucher en Armani rose. Lester pensait « son » boucher, mais il n’allait plus chez lui. Trop cher.

Lester continuait à observer l’homme en rose. Celui-ci ne se démonta pas :

– Alors, vous la prenez la boîte ?

– Y a quoi dans la boîte ? Une côte de porc ?

L’homme, interloqué, répondit :

– Une côte de porc ? Bien sûr que non. Pourquoi voulez-vous que je vous offre une côte de porc ? Dans une boîte en plus.

– Pourquoi pas ? Je ne vous connais pas. Qu’est-ce qu’il y aurait de si aberrant à offrir des côtes de porc à des inconnus ?

– Vu comme ça, vous avez peut-être raison. Toujours est-il qu’il n’y a pas de côte de porc dans cette boîte.

– Ça ne me dit ni ce qu’il y a dans la boîte, ni pourquoi vous voulez m’aider.

Le boucher habillé comme un Robert Downey Jr daltonien n’avait pas envie de continuer sur cette pente :

– Vous ne voulez pas savoir ce qu’il y a dans la boîte ?

– Vous ne voulez pas m’expliquer pourquoi vous me donnez la boîte ?

Dialogue de sourds. Le rougeaud perdait patience :

– Écoutez, prenez la boîte, ouvrez-là et ensuite vous me demanderez ce que c’est.

– J’accepterai d’ouvrir la boîte si vous me dites pourquoi vous voulez m’aider.

– Mais enfin, c’est incroyable, combien de fois vous a-t-on aidé ces dernières, dix années. Hein, alors, combien de fois ?

– Zéro, jamais.

– Ah ! vous voyez bien.

– Justement, c’est d’autant plus étrange qu’un type vous propose de vous aider, comme ça.

Le boucher fédéral ne s’était pas attendu à ces arguties.

– Mais qu’est-ce que ça peut vous faire, la raison ? Ouvrez la boîte.

– Ça me fait. Personne ne m’a jamais aidé de ma vie et vous arrivez de nulle part. Avec…

Il regarda encore l’homme en rose :

– Avec la dégaine de George Clooney et la tronche de Michel Galabru.

– Je vous remercie !

– Je suis pas sûr que l’inverse rende mieux. Mais vous avouerez que c’est pas banal.

– J’avoue ce que vous voulez, mais prenez cette boîte !

– Si vous étiez venu habillé en boucher, peut-être que je l’aurais prise la boîte.

– Mais qu’est-ce que c’est que ces histoires de côtes de porc et de boucher. Vous allez prendre ma boîte, oui ou merde ?

– Merde.

L’homme en rose se passa la main sur le visage, contrarié, cherchant à retrouver un calme qu’il ne s’était pas attendu à perdre.

– Écoutez, nous sommes partis du mauvais pied pour une raison que je ne m’explique pas.

– Si vous me demandez…

– Je ne vous demande pas, insista-t-il, impatient, mais sans hausser le ton. Voilà, c’est mon métier. J’offre des boîtes aux gens.

– Qu’est-ce que c’est que métier ? Pourquoi vous offrez des boîtes aux gens ?

– J’offre des boîtes aux gens qui le méritent.

– Alors moi je mérite qu’on m’offre une boîte ?

– Oui, répondit l’homme en rose affichant une certaine satisfaction, espérant marquer des points.

– Alors y a des gens on leur offre des bijoux, des voitures, des appartements, et moi, vous m’offrez une boîte, c’est ça ?

– Mais ce n’est pas n’importe quelle boîte !

– Y a un bijou dans la boîte ?

– Non, mais.

– Une voiture ?

– Dans une boîte ?

– Un appartement ?

– Mais c’est une boîte, putain, comment voulez-vous qu’on mette un appartement dans une boîte ?

– Ça pourrait être un coupon pour un appartement.

– Un coupon ?

– Laissez tomber. Vous m’offrez une boîte sans bijou, sans voiture, sans appartement dedans. Je suis sûr qu’il n’y a même pas un billet.

– Non, mais…

– Mais vous m’offrez une boîte pour m’aider ? Vous venez d’où ? D’Emmaüs ? Ah mais c’est ça. Vous avez un peu une gueule de clodo, en fait. Vous avez vécu dans la rue, vous venez de vous refaire en ouvrant une boucherie et…

– Mais vous me faites chier à me traiter de clodo boucher. Ça va, c’est pas parce que j’ai un peu de couperose et un nez busqué que je suis un clochard. Ou un boucher.

– Un peu de couperose ? Ça fait longtemps que vous n’avez pas vu une glace. Votre joue, c’est du salami. Et pour le nez, excusez-moi, mais avec votre tarin, on peut faire trois pifs normaux alors le côté busqué…

– Vous allez me faire chier comme ça toute la journée ? Sans prendre la boîte.

Lester passait un bon moment. Ça faisait au moins six mois qu’il n’avait pas eu une conversation aussi intéressante. Au bistrot, où il trainait parfois, il était très rapidement navré par la trivialité des discussions. Mais là, là, le garde du corps à tête de cochon lui faisait passer un bon moment.

– Vous êtes bien agressif. Vous devez pas en refourguer beaucoup des boîtes.

– Mais si, mais si. Tout le monde prend mes boîtes d’habitudes. Les gens sont très contents qu’on leur offre quelque chose, et ils le prennent, et il y en a même qui remercient.

– Avant ou après ?

– Avant ou après quoi ?

– D’avoir ouvert la boîte ? Est-ce qu’il y en a qui remercient après avoir ouvert la boîte.

L’ homme en rose sentit une brèche, s’y engouffra.

– Mais tous. Toutes. Toujours. Après avoir ouvert la boîte, ils disent merci.

– Juste comme ça ? Ils ouvrent la boîte, ils regardent et ils disent merci ?

– Non, je leur explique ce que c’est et après ils disent merci.

– Eh ! bien, expliquez-moi ce que c’est.

L’homme ouvrit de grands yeux, rougit encore un peu plus :

– Dès que vous aurez pris la boîte.

– Je la prendrai dès que vous m’aurez expliqué ce qu’il y a dedans.

– Mais ça ne marche pas comme ça ! Vous la prenez d’ABORD et APRÈS je vous explique !

– Je vous trouve bien agressif.

Et Lester lui tourna le dos et s’éloigna tranquillement. L’homme rouge en rose n’en croyait pas ses yeux. Depuis le temps qu’il offrait des boîtes, personne, jamais, ne lui avait mangé la tête à ce point. Tous les gens à qui il offrait des boîtes avaient un profil sensiblement identique. Des oubliés de la vie, des losers, des ratés, des malchanceux. Et lorsque l’on s’intéressait à eux, ils étaient tellement heureux, bouleversés, surpris, qu’ils prenaient la boîte.

L’homme se mit à courir pour rattraper Lester. Il tendit la boîte :

– Écoutez, prenez là. Vraiment. J’en ai besoin. Si vous ne la prenez pas, je vais avoir des ennuis.

La conversation prenait un tour intéressant.

– Des ennuis avec qui ?

– Avec qui, avec qui, mais qu’est-ce que ça peut vous foutre.

– Je m’intéresse.

– Avec mon patron, voilà.

– C’est qui votre patron ?

– Si je vous révèle qui est mon patron, j’aurais encore plus d’ennuis que si vous ne prenez pas la boîte. Vous ne voulez pas que j’ai des ennuis.

– Ça dépend.

– Ça dépend de quoi ?

– Ben, du genre d’ennuis et de ce qu’il y a dans la boîte.

– Quel est le rapport ?

– Si vous offrez des boîtes avec, je sais pas, une bombe par exemple. Ça me gêne pas que vous ayez des ennuis.

– Mais ce n’est pas une bombe.

– Ah, on progresse. Encore 7 000 questions et je saurai ce qu’il y a dedans.

L’homme en rose était au bord des larmes. Il y a des physionomies qui inspirent la compassion, l’empathie. Mais rien n’aurait pu faire rire Lester plus que ce gros homme rougeaud avec les larmes aux yeux parce qu’il ne pouvait se débarrasser de sa petite boîte. Lester éclata de rire :

– Dites, quand vous voulez émouvoir faut changer de gueule hein.

– Mais…

– Sérieux, vous êtes ridicule là. On dirait un cochon qui imite une biche.

Le type en rose allait vraiment se mettre à pleurer quand Lester lui prit la boîte des mains :

– Je vous la prends, mais vous arrêtez de chialer. Ça vous rougit encore plus la gueule et ça agresserait même un cubiste.

Le type en rose regardait Lester, sans un mot. De fait, il se retenait de pleurer, conscient du ridicule, mais le soulagement d’avoir réussi à donner la boîte faillit le faire pleurer de joie.

– Bien, alors maintenant vous allez me dire ce qu’il y dans cette boîte ?

– Ouvrez là, fit l’homme en noir.

Lester leva la tête, le regarda :

– Vous vous foutez de moi ? Vous m’avez fait un sketch pour que je prenne cette boîte en expliquant que vous ne pouviez pas m’expliquer ce qu’il y avait dedans avant que je la prenne. Maintenant que je l’ai prise, vous allez parler.

– Mais, mais vous avez la boîte, vous pouvez l’ouvrir.

– Oui, je peux, mais ce n’est pas ce sur quoi nous nous sommes entendus.

– Mais c’est ridicule. Ouvrez la boîte !

Lester avait la boîte dans les mains, il la regarda plus attentivement. Une petite boîte, cubique, ou à-peu-près. Vingt centimètres de côté peut-être. Un petit peu moins. Peut-être quinze. En bois. Un bois quelconque. Cette boîte n’avait aucun intérêt. Il secoua la tête.

– Je n’ouvre pas la boîte si vous ne me dites pas ce qu’elle contient.

– Mais, mais, je pourrais vous dire n’importe quoi. Vous ne me connaissez pas, je pourrais mentir. Expliquer, je ne sais pas qu’il y a un lingot d’or, une bombe ou un appartement dedans. Vous seriez obligé d’ouvrir et alors vous verriez ce qu’il y a dans la boîte.

– Mentez-moi sur ce qu’il y a dans la boîte et je l’ouvre.

Il n’avait jamais rencontré un client aussi difficile. Ces remises de boîtes étaient une formalité. Qui ne rapportait rien d’ailleurs. Vous vous approchez de la cible, lui donnez la boîte, elle l’ouvre, vous demande ce que c’est, vous lui dites et vous partez. Personne n’avait jamais fait autant d’histoire.

Lester comprit qu’il était arrivé au bout de cette première étape. S’il insistait, il allait perdre le type. Alors il ouvrit la boîte, négligemment. Il resta à l’observer un instant, mais pas très longtemps. Fixa l’homme.

– C’est tout ?

– Oui.

– C’est quoi ?

– C’est un bouton rose.

Lester avait bien vu qu’il y avait un bouton rose, un gros bouton rose au centre de la boîte.

– Oui, mais il sert à quoi ?

L’homme en noir reprit un peu de son assurance. C’était son moment préféré, celui où les réticences tombaient, où les yeux s’éclairaient, l’espoir renaissait. Il adorait ce moment et allait pouvoir s’en repaitre pour récupérer un peu de cette journée.

– À faire disparaitre ceux qui vous ont fait du mal.

Lester se demandait si le type était sérieux. Il avait l’air sérieux. Était-il fou alors ? A priori oui. Mais le bouton marchait peut-être quand même. Lester sourit.

– Sur quels critères ?

– C’est vous qui décidez.

– Je décide ? Je pense à une personne, j’appuie et elle disparait ?

– Par exemple.

– Par exemple ? Et je peux appuyer combien de fois ?

– Une seule. Mais vous pouvez aussi penser « Je veux que tous ceux qui m’ont fait du mal disparaissent ». Vous appuyez et zou.

– Zou ?

L’homme en rose se troubla un peu, et répété, moins fort :

– Oui zou.

– Vous avez de drôle de bruitage : « Zou » pour ce qui pourrait être un génocide.

L’homme en rose sentit une vague de chaleur monter en lui :

– Comment ça un génocide ?

– Imaginez que je considère que c’est toute l’humanité qui m’a fait du mal.

L’homme en rose se détendit :

– Ah ça ? Oui, mais non, nous ne donnons pas la boîte à des gens qui pourraient penser cela.

– Et comment vous savez ce que les gens à qui vous donner la boîte vont ou ne vont pas penser.

L’homme en rose aurait tout à fait pu paniquer à cet instant. Surtout lorsque Lester ajouta :

– Vous avez eu l’impression qu’on se comprenait jusqu’à présent ? Vous êtes vraiment sûr de savoir comment je fonctionne ? Parce qu’on n’aurait pas dit tout à l’heure.

L’homme en rose posa un regard sur la boîte. Lester, qui comprit, recula d’un pas.

– Non mon vieux, vous êtes trop loin. Et je pense, oui, que toute l’humanité me fait du mal. Mais je ne suis pas fou. Je ne vais pas appuyer sur votre bouton. Pas avec un critère aussi large.

L’homme en rose essaya de cacher sa satisfaction, mais il restait sur ses gardes.

– Vu votre tête, j’imagine qu’il n’y a pas de limite au nombre de gens qui peuvent disparaitre.

– Pas que je sache.

– C’est quoi le record ?

L’homme en noir ouvrit de grands yeux :

– Comment ça le record, quel record, mais ce n’est pas une compétition !

– Je vous demande quand même. Ça m’intéresse.

– Ça doit être la femme qui voulait faire disparaitre tous les types qui l’avaient emmerdée un jour ou l’autre dans sa vie.

– Ah. Tant que ça ?

– Quand j’ai donné la boîte, elle était clocharde.

– Ah forcément, y-a plein de gens qui emmerdent les clochards.

– Ah non, rien à voir, la plupart des gens font semblant de ne pas les voir. Mais avant, c’était une superbe femme, qui s’était fait tripoter, draguer, harceler, puis finalement violer par des hordes d’hommes.

– Ah et du coup ?

– 289 personnes. Zou.

Lester fit une moue.

– 289 qui vous emmerdent c’est beaucoup. Mais quand vous pouvez en faire disparaitre 7 milliards d’un coup, c’est peu.

– Oui, mais justement, ce n’est pas un concours.

Lester secoua la tête, comme lorsque l’on s’adresse à un enfant un petit peu lent :

– Admettons que je décide que ce sont les enfants qui m’ont fait du mal.

– Les enfants, mais pourquoi ?

– C’est mon bouton non, je fais ce que je veux avec ou il faut remplir quinze formulaires pour avoir le droit de s’en servir.

– Non, vous faites ce que vous voulez, mais qui voudrait tuer tous les enfants.

– Moi peut-être, je ne sais pas encore.

L’homme en rose fit un pas en avant et Lester en fit un en arrière :

– Alors si je pense aux enfants, j’appuie tous les enfants disparaissent ?

L’homme en rose transpirait. La sueur ruisselait sur son visage couperosé et Lester cherchait une plaisanterie à faire sur du saucisson en sueur, mais ne trouvait rien. Une chose était sure, l’homme croyait au pouvoir de son bouton. S’il était fou, il était sincère.

– Oui.

– Mais ça va jusqu’à quel âge un enfant ?

Les yeux de l’homme en rose prirent la forme de soucoupes :

– Aucune idée.

– Voilà, c’est ce qui me gêne.

– Mais pourquoi ?

– Moi, les gens qui m’ont fait du mal ce sont les enfants de plus d’un mètre 69.

L’homme en rose secouait la tête :

– Mais ça n’a aucun sens.

– C’est votre histoire ou la mienne. Je suis petit, j’étais petit à l’école. Aujourd’hui, quand je croise un enfant plus grand que moi, ça me fait du mal. Je me sens diminué. Et c’est vrai depuis la primaire. Bon en primaire, y-avait pas d’enfant de 1 mètre 69, mais vous voyez l’idée.

Il ne voyait visiblement plus rien, secouait la tête machinalement. Il dit quand même :

– Des enfants de plus d’1m69 ?!?

– Voilà et c’est pour ça que j’aimerais savoir à quel âge ça s’arrête. Si c’est 15 ans ou 18. Ça fera pas le même nombre d’enfants morts.

– Mais ça ferait des dizaines de millions dans tous les cas.

– Ça j’en sais rien, votre boîte vient pas avec un compteur, si ?

– Non, mais vous pouvez l’imaginer. La plupart des gens font plus d’un mètre 69 à 16 ans. Soyons raisonnables. Vous pouvez faire disparaitre qui vous voulez, mais peut-être pas 100 millions de personnes.

À sa grande surprise, Lester acquiesça :

– Vous avez raison. C’est ridicule. Et puis, vous savez, je ne suis pas rancunier en fait. Les enfants sont plus grands que moi ? La belle affaire. Non, je vais viser plus petit. Vous avez des collègues vous ?

– Comment ça ?

– Je vous demande si vous avez des collègues ? Je ne sais pas moi un homme en vert, une femme en jaune, un cochon en costard ?

Soulagé par la question, l’homme en rose répondit :

– Non, je suis le seul. C’est un métier un peu particulier.

– Ah vous êtes le seul ?

L’homme en rose crut comprendre et lança rapidement :

– Ah non, mais, ah non, mais attendez, ça ne marche pas comme ça.

Il fit un pas en avant, mais Lester en fit deux en arrière :

– Si vous le dites.

– Non et puis, je ne vous ai pas fait de mal moi ! Je vous ai même fait un super cadeau.

– Peut-être, mais vous discutez, vous argumentez, vous vous moquez. Je suis sensible moi. Vous m’avez fait du mal. C’est sûr et certain. Et c’est ma boîte, mon bouton.

– Oui, mais non, c’est ridicule, soyez raisonnable Lester.

Lester sourit, un sourire qui ne plut pas du tout à l’homme en rose :

– Raisonnable ? Vous venez me donner une boîte qui peut tuer 7 milliards de personnes et vous me parlez d’être raisonnable ?

Lester secoua la tête :

– Vraiment, la rancune, c’est pas mon truc. Et puis mon petit monsieur, il faut que vous sachiez une chose. Vous me récupérez là, clodo, en bas de l’échelle sociale, minable et vous supposez que c’est la faute des autres ?

On repartait dans la bonne direction.

– Mais oui voilà. Les autres. Et ces autres-là, vous pouvez les faire disparaitre.

– C’est plus compliqué que ça. Les autres ne m’ont pas aidé, ça c’est sûr. Ah nom d’un chien, quand j’y repense, j’ai pas eu de veine. Mais la vérité, c’est que je suis celui qui s’est fait le plus de mal. Tous les jours, je me suis automutilé, salopé, cochonné, diminué. Je ne me suis jamais aimé, rien, pas ça. Alors si je devais appuyer sur ce bouton en toute honnêteté, ce serait à moi de disparaitre.

L’homme en rose reprenait la main. Il avait souvent entendu ce laïus :

– Eh bien, pourquoi pas.

– Juste une personne de moins alors ?

– Ou deux.

Lester appuya sur le bouton. On entendit un gros « pop », un peu mou, un peu vulgaire comme une bouse de vache géante tombant de très haut.


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