Les enculés

NouvellesNoires S03E05_LesEncules_bandeau

Warning: ce texte comporte beaucoup, mais alors beaucoup de gros mots. Le titre n’est pas là par hasard.

***

– Espèce d’enculé d’ordure de mes couilles, veux-tu bien accepter ce petit gâteau, bordel de merde ? gueula Fulbert.

– Ça me ferait chier de refuser, vieil excrément pourri.

– À la bonne heure, grosse morue, bâfre bien, ça te fera pas plus chelinguoter du bec !

– J’vais me gêner, tête de cul !

Suzanne observait son père proposer une pâtisserie à sa voisine. Comme toujours, ou presque, la petite fille gardait le silence. Le cadeau délivré, le père de Suzanne la tira par le bras :

– Allez morveuse du cul, avance un peu ton fion bordel de poutre à couilles. Sinon on va être en retard pour ton cours de piano de merde.

– Oui mon papa chéri.

Fulbert la fusilla du regard.

– Nom de dieu de bon dieu de bordel de bon dieu, combien de putains de fois faudra-t-il que je te répète de jacter correct !

La marchande de journaux qui avait entendu la conversation toisa la jeune fille :

– Petite merdeuse, t’as pas honte d’y claquer le beignet à ton trou duc de daron ? Saleté de merde va.

Suzanne sourit à la vendeuse encastrée dans son kiosque :

– Je n’ai rien dit de mal, madame.

À ces mots, la commerçante rougit de colère :

– Bon Dieu de chatte vérolée, comment qu’elle me bagoule cette merdeuse. Et vous faites pas de schproum, l’enculé de dabe ?

Fulbert regarda la marchande d’un air désolé et lança, de sa voix la plus affectée :

– Dame grosse pute à journaux, tu vois bien qu’elle est pas normale cette gamine toute pourrie. T’as de la merde dans la bouche, elle a de la rose. Bordel de couille de loup, on a tout essayé, rien à tirer de cette merdasse. Elle cause comme, comme, pfff, comme je sais même pas quoi. Bordel de merde.

À ces mots, la marchande se radoucit un peu et lança au patriarche :

– Bon Dieu de pute momifiée, c’est une belle enculerie qui vient de t’arriver là. Je te souhaite un putain de bon courage vieille raclure de bidet mal torchée.

– Ta jactance me fera chier tout droit, la morue ! lui répondit-il avec entrain.

Ils continuèrent leur chemin en direction de la professeure de piano de la petite fille. Sur la route, Fulbert la tança encore une fois, comme il en avait pris l’habitude depuis qu’elle était en âge de parler :

– Bordel de Bon Dieu de couilles infectées, tu peux pas causer normalement. C’est si difficile de suivre les règles, chié !

– Mais tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Mais je n’y arrive pas mon papa chéri, je n’y arrive pas.

Et elle ajouta, tandis que Fulbert la fixait toujours avec déception, prenant un air dégouté, du bout de la langue :

– Merde.

À ce mot de ponctuation bienvenue, le visage du grand barbu s’éclaira :

– A la bonne putain d’heure. Tu vois guenon que quand tu veux chier de la jactance de qualité tu peux. Faut juste te nettoyer le fion plus souvent.

Suzanne hésitait entre la joie d’entendre son géniteur la complimenter et la honte d’avoir prononcé ce terme si, si quoi d’ailleurs ? Elle n’aurait su qualifier les raisons qui l’empêchaient de parler comme tout le monde. À douze ans, Suzanne avait employé cinq fois le mot merde, une fois couille, une fois enculé, toujours pour faire plaisir à son père. Mais plus elle grandissait plus il lui en coutait. Sa vie sociale ressemblait, déjà, à un enfer. Ses professeurs n’osaient plus l’interroger, gênés par ses réponses policées. Elle se révélait intelligente, travailleuse, mais obtenait souvent des notes en dessous de la moyenne à cause de sa syntaxe.

– Votre rouchie de rédaction de bran présente des enculés de faits qui tiennent la putain de route, mais bordel de merde, quel vocabulaire, et ça manque d’exclamation ! C’est mou du genou, ça suinte la rose alors que ça devrait puer le cul.

Voilà le genre de critique que récupérait Suzanne. Ses camarades, lassés de ses airs, l’avaient ostracisée et reléguée au rang des invisibles. Suzanne, particulièrement petite pour son âge, observait le monde d’en bas et de très loin. Même ses cours de piano, qu’elle adorait, devinrent une torture tant elle avait du mal à suivre les instructions de la professeure :

– C’est une pute de croche blanche ou une morue de noire double, fi de garce ? Allez ma petite pute, les deux mains sur l’enculé de piano ! Voilà tes deux mains de merde sur le piano de mes ovaires.

Elle devait produire tellement d’efforts pour oublier ces mots si crus, qu’elle en perdait la concentration pour jouer correctement. Elle avait tenté de demander à sa professeure de ne plus employer ce langage :

– Ah ben bordel de chatte pourrie, je voudrais bien voir ça qu’une mini morue me fasse jaspiner autrement. Je suis dans ma putain de maison ou j’y jsuis pas ? J’y pose mon cul et ma cramouille tous les soirs, j’m’y lave le fion et je devrais m’excuser ben merde, t’as le moral.

Suzanne ne décelait pas de porte de sortie à l’enfer qu’elle vivait. Tous ses efforts pour s’exprimer correctement avaient échoué. Quoi qu’elle tentât, ses paroles sentaient la rose au lieu de puer la merde. Elle rêvait souvent d’un ailleurs, où les gens se parleraient poliment, sans toutes ces bites, couilles, salopes, morues. Elle fermait les yeux et elle percevait des voix, des hommes doux et tendres qui lui susurraient des mots qu’elle connaissait, mais dans des enchainements qu’elle n’avait jamais entendus :

– Mon aimée, je voudrais tant vous prendre dans mes bras et vous caresser jusqu’à ce que mort s’ensuive.

À quoi la femme répondait :

– Mon tendre et cher, que vous êtes beau et bon, et vos mots me touchent droit au cœur.

Elle n’avait pourtant jamais observé personne s’exprimer ainsi. Mais cela lui paraissait la manière correcte. Les paroles de ses parents, de ses proches, de son monde lui écorchaient les oreilles, l’agressaient. Une fois, elle avait demandé à Ben, un des derniers camarades de classe qui lui parlait encore de lui réciter un poème.

Il l’avait dévisagée, cherchant à déterminer si elle souffrait d’un traumatisme, d’une maladie quelconque, et dut conclure que non puisqu’il se lança :
– D’accord, quel genre ?
– Un poème d’amour, réclama spontanément Suzanne. Un beau poème d’amour s’il te plait.

Elle s’était assise sur le vieux tronc d’arbre dans la cour, un peu trop pour elle, si bien que ses pieds battaient dans le vie, tandis qu’elle attendait la poésie de Ben, le regard totalement énamouré.

– Hum, hum, j’y vais, murmura Ben ému par la réaction de Suzanne. Hum
« Morue Maflue qui jamais ne te lave le cul,
Je viens avec mon dard pour te palper le pouplard,
S’il t’agrée d’y mettre les mains,
Sache que t’en auras putain de plein ».

Ben, qui jetait de petits regards en même temps qu’il déclamait, pensa que son éloquence avait porté, car Suzanne pleurait.

– Je peux t’en raconter un autre si tu veux ? Celui de la pute vérolée et du macroc cul-de-jatte ?

– Non, non merci, put articuler Suzanne avant de partir en courant.

Rien n’avait de sens dans ce monde. Elle n’appartenait pas à ce monde, elle en était persuadée. Il devait y avoir un autre endroit, ou à tout le moins, un pays différent, un ailleurs où on ne parlait pas comme ça. Elle fuyait, à perdre haleine, sans savoir où, les larmes l’aveuglaient et moins elle voyait plus elle accélérait. À tel point qu’elle finit par rentrer dans quelqu’un avec une force peu commune.

Vlan, boum, patapouf. Suzanne se retrouvant, en moins de temps qu’il n’en faut pour brailler « morue », cul par-dessus tête, entremêlée avec ce qui lui paraissait le corps d’un garçon.

– Désolé mademoiselle, mais vous alliez tellement vite ?

– Bordel de couille, tu ne peux pas regarder où que tu vas, bougre d’enculerie, répondit Suzanne.

Elle porta la main à sa bouche. Horrifiée par ce qu’elle venait de dire. Jamais elle n’avait aligné autant de mots pareils si vite. Elle avait honte. Était-ce un réflexe devant la peur, la douleur du choc ? Le garçon la scruta, déçu :

– Ah, oui, ben, morue du cul, t’as qu’à mater où que tu poses tes miches.

C’était dit sans conviction. Il se leva, s’épousseta, jeta un dernier regard sur la fillette et partit. Suzanne, encore rougissante de ses propos, de la course, du choc, resta interdite. Quelques instants plus tard, les paroles du garçon lui revinrent en tête « Désolé mademoiselle ». Elle se remit à courir, mais pour le rattraper :

– Monsieur, monsieur, appelait-elle.

Il se retourna, hésita entre accélérer le pas ou attendre. Il prit le parti d’attendre :

– Oui ? Qu’y a-t-il, mademoiselle ?

– Vous, vous ne parlez pas, pas comme les autres ?

Et son visage se décomposa, comme si l’on venait de lui faire remarquer un pied bot, une disgrâce du visage :

– Ah, ça. Oui, il est vrai que mon vocabulaire se révèle plutôt pauvre. Je m’en trouve le premier marri, mais que voulez-vous, cela ne rentre pas. Tout ce qui se finit par « u », pour commencer, je n’y arrive pas.

Suzanne n’en revenait pas. Elle n’était pas toute seule. Elle se mit à danser, chanter en riant, pleurant et tournant autour du petit garçon.

– Mais à la fin, me direz-vous, damoiselle ce qui me vaut cette volte de vertugadin ?

Entendant cette phrase Suzanne s’arrêta net de danser :

– Cette volte de vertugadin ? Oh que c’est beau. Et elle laissa trainer le « eau » longtemps. Elle n’avait pas compris la phrase, en avait à peine deviné le sens, mais que cela sonnait bien à ses oreilles. Une volte de vertugadin.

Elle se posa en face du petit garçon et, le plus sérieusement du monde, comme seuls savent le demander les enfants, elle dit :

– Tu veux bien devenir mon ami pour la vie ?

Le petit garçon qui s’appelait Émile, hésita puis :

– Mais, toi non plus tu ne parles pas comme les autres.

Et son visage accueillit de nombreuses couleurs alors qu’il disait à Suzanne :

– Avec plaisir, je serai ton ami pour la vie, ma mie.

De ce jour, ils ne se quittèrent plus, au grand désarroi de leurs parents. Émile vivait aussi des humiliations permanentes au sain de sa famille. Et depuis qu’il trainait avec cette « petite morue pas foutue de jactancer correct, bordel de poutre à couilles », sa réputation avait encore chuté. Celle de Suzanne, au plus bas déjà, restait désastreuse.

Mais les enfants n’en avaient cure. Ils s’étaient trouvés, uniques et si semblables. Ils passaient des journées à inventer des histoires sans queue ni tête pour le seul plaisir de s’entendre prononcer des belles phrases.

« Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
À point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil. »

Déclamait Émile tandis que Suzanne, elle, murmurait :

« La nature est tout ce qu’on voit,
tout ce qu’on veut, tout ce qu’on aime.
Tout ce qu’on sait, tout ce qu’on croit,
Tout ce que l’on sent en soi-même. »

Une seule chose les perturbait : d’où venaient ces mots ? Certains, ils l’avaient vérifié, ne se trouvaient même pas dans le dictionnaire ? Les enchainements qu’ils créaient leur semblaient avoir une existence propre. Comme si Suzanne et Émile ne les inventaient pas mais les récupéraient.
Petit à petit naquit dans leur esprit, l’idée que tous ces mots, ces mots magnifiques venaient d’ailleurs. D’un autre ailleurs. Qu’il leur fallait trouver absolument !

– Bordel de pute borgne, qui m’a foutu une tannée de morveux pareils ? Allez, venez là que je vous baise quand même, même que si vous êtes des petites merdes juste chiées.

Les familles ne comprenaient toujours pas, toujours moins mais enfin, comme le disait un dicton « Si tu peux pas te branler avec ta main droite, trouve-toi un enculé de gaucher ». Émile et Suzanne doutaient d’avoir bien compris ce proverbe, mais ils avaient bien noté que, de guerre lasse, on finissait par les accepter tels qu’ils étaient.

Mais ce n’était pas assez. Être acceptés ne leur suffisait plus maintenant qu’ils étaient deux. Persuadés que les belles phrases venaient d’ailleurs, ils parcoururent le monde à leur recherche. Et, à force de chercher, ils finirent par trouver leur Graal. Une porte vers ce monde dans lequel ils puisaient ces mots si beaux. Bouleversés, intimidés, excités, ils se tinrent la main et franchirent cette porte, cette belle porte qui arborait un titre si prometteur, même s’ils ne le comprenaient pas vraiment : « le travail rend libre ! ».

Remerciements

Je remercie Anne-Christine B, qui sur le site Scribay m’a fait quelques très bonnes remarques sur le texte.

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