nouvellesnoires_s02e14_tuneverraspoint_bandeauEthis et Mechis se promenaient dans Paris, flânaient. Dans un monde où l’on roulait, volait, glissait, ils aimaient marcher, musarder.

– Ethis, prenons place des Vosges.

Et ils pénétrèrent sur l’aire majestueuse. Ethis venait d’activer sa vision sur le mode « culture » et Mechis sur « architecture ». Ethis observait avec avidité et les greffes rétiniennes connectées lui permettaient de voir en réalité augmentée tous les éléments de la place : la statue de Louis XIII sculptée par Jean-Pierre Cortot, la maison de Victor Hugo. Où qu’il tournât la tête, des informations s’affichaient : texte, image et parfois vidéo, ce qui s’avérait perturbant lorsque l’on discutait avec un ami.

Mechis, féru de bâtiments, contemplait des lignes de fuites, des quantités, densités, ossatures à travers son casque.

Ils arpentèrent la place puis se regardèrent et Ethis commenta :

– C’est pas mal quand même. Quand tu songes à la somme d’informations, de connaissances qu’on absorbe. Je trouve que ça enrichit ces balades.

– Oui. Quand je serai un grand architecte, je le devrai certainement en partie à ces promenades. Continuons sur la Bastille, proposa Mechis.

Ils quittèrent la place par la rue du Pas de la mule. Ils traversèrent et rejoignirent la Bastille par le Boulevard Beaumarchais. Devant une boutique de thé, une femme d’une beauté confondante fumait une cigarette. Ethis et Mechis la dévisagèrent, avec discrétion croyaient-ils. Elle parut ne s’apercevoir de rien, leur sourit naturellement. Ethis, n’y tenant plus, finit par se retourner. Mechis avait déjà fait remarquer à son ami que ce comportement manquait de classe. Il était au mieux grossier, au pire insultant, surtout lorsqu’il y avait des piétons. Cela livrait en pâture la femme aux autres. Ethis acquiesçait, mais trouvait presque toujours une excuse :

– Oui, mais je devais voir son cul.

Ou

– Mais regarde ces seins. J’en aurais pleuré.

Mechis prenait sur lui par correction, mais chaque fois, la curiosité le rongeait.

Ce jour, lorsqu’Ethis se retourna, Mechis comme à son habitude se redressa, observant au loin comme pour se désolidariser physiquement de son camarade.

Ethis, impatient, se délectant par avance, tourna la tête et fixa instantanément son postérieur. Et ne vit rien.

Ou plutôt, il crut à une hallucination. À la place des fesses de la femme, il avait sous les yeux une pancarte, un panneau « Observez le postérieur de femmes inconnues dans la rue est grossier, merci de regarder ailleurs ».

Ethis n’en croyait pas ses yeux. Il demanda à Mechis de regarder.

– S’il te plait, retourne-toi !

– Je t’ai déjà expliqué, commença Mechis.

– Non, je t’assure que ce n’est pas ça. Enfin pas exactement. S’il te plait, regarde et dis-moi ce que tu vois.

Méchis, peu convaincu, accepta néanmoins de se retourner tant son ami paraissait secoué. Lorsqu’il fit, en quelque sorte, le point pour regarder les fesses de la femme, au lieu de son postérieur il vit :

« Observer le postérieur des femmes inconnues dans la rue est grossier, merci de regarder ailleurs ».

Il fixa Ethis.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Cela confirmait ce qu’Ethis venait d’apercevoir. C’était inquiétant, car réel, mais rassurant, car prouvait qu’il n’était pas fou.

– Ah, tu as vu aussi.

Ils avaient lu la même chose. Mais était-ce sur le pantalon de la femme ou cela venait-il de la réalité augmentée ? Ils rebroussèrent chemin et la conclusion s’imposa : elle n’avait rien sur ses habits, la pancarte était apparue à eux de même que la date de construction de la maison de Victor Hugo. En surimpression sur la réalité.

– Ils peuvent faire ça ? demanda Ethis.

Mechis fut bien incapable de répondre.

Chamboulés, ne prêtant plus attention au paysage, ils continuèrent à marcher. Alors qu’une autre femme arrivait en face d’eux, arborant un décolleté pigeonnant, Ethis contempla, machinalement, la poitrine. Il songeait toujours à l’expérience particulière qu’il venait de vivre. Au bout de 2 secondes, un panneau couvrit les seins de la passante : « Fixer longuement un décolleté dénote un manque de respect. Veuillez tourner la tête ».

Ethis sortit de sa rêverie, fixa Méchis qui ne comprit pas.

– Le message, il est revenu. J’ai, je regardais la femme, et au bout de quelques secondes le message est apparu.

– Le même ? s’enquit Méchis.

– Non, non, mais le même esprit.

Ils se connectèrent instinctivement sur la toile, cherchèrent sur Facebook des preuves qu’ils n’étaient pas les seuls. Ils n’étaient pas les seuls. Loin de là. Les exemples affluaient, mais alors qu’ils tentaient de témoigner, leur connexion fut coupée.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Ethis.

– Je ne comprends plus rien, répondit Mechis.

Incapables de se connecter, leur niveau d’inquiétude grimpa d’un cran. Depuis le temps qu’ils souhaitaient se désintoxiquer de ce réseau qu’ils portaient en eux, ils décidèrent d’en profiter. Ils s’arrêtèrent dans un café sur la place de la Bastille, prirent un verre au comptoir. Dans le bar, le sujet de conversation tournait autour des mêmes évènements.

Un des clients commentait :

– Quelle belle bande d’enc… e

Et il ne put finir sa phrase. La surprise, l’incompréhension se lurent sur son visage avant de faire place à la colère.

– Je n’y crois pas, les ord… Non, mais, c’est pas vrai ! Je peux pas dire ce que je veux, c’est ça ?

Ethis, croyant comprendre ce qui se tramait, voulut essayer :

– Tu veux dire que ces messages sont la faute des enc…

Et il entendit dans sa tête une voix féminine lui dire « Vous allez prononcer une insanité dans un lieu public. Merci de vous restreindre ». Son visage prit la même expression que celle du client. Mechis tenta une autre approche :

– Vous voulez dire que ce serait la faute du gouvernement si ne nous pouvons pas tout dire ?

Il avait prononcé la fin de la phrase sans y croire, plus vraiment intéressé par son sens, juste surpris d’avoir pu aller au bout.

– Alors, ils ne nous empêchent pas de dire du mal d’eux, mais de dire des gros mots en public. C’est hallucinant.

Dans les heures qui suivirent, ils tentèrent de comprendre l’incompréhensible. C’était pourtant très simple. Facebook venait de faire une nouvelle mise à jour, comme tous les jeudis depuis… depuis aussi longtemps que se souvenaient Ethis et Mechis. Cette version touchait à tout et instillait de nouveaux codes de conduite. Les conditions utilisateurs avaient encore été modifiées.

Mechis fit remarquer qu’il suffisait de se déconnecter et ils pourraient continuer à vivre normalement.

Ethis l’observa :

– Comment veux-tu vivre normalement sans réseau ?

Mechis ne répondit pas, conscient de l’inanité de sa remarque. Vivre sans réseau, c’était se condamner à une mort certaine. L’eau, la nourriture, l’électricité, la banque, tout était contrôlé par un lien réseau. Même les clochards devaient être connectés pour espérer obtenir quelques crédits. Couper le réseau d’un être humain, c’était l’exclure de l’humanité et, très concrètement, le condamner à mort.

Mais Mechis voulut affiner sa proposition.

– Pas le couper tout le temps. Ok, ça c’est stupide, mais juste de temps en temps.

– De temps en temps comment ? 12 heures par jour ou 10 secondes par-ci, par-là ?

– Eh bien, on pourrait très bien se déconnecter quand on veut dire des choses horribles ou faire des trucs interdits par Facebook.

Ils recommandèrent deux pintes. Alors qu’ils attaquaient leurs boissons, chacun entendit « Vous avez dépassé la dose recommandée par l’OMS. Boire est dangereux pour la santé ».

Ils reposèrent de concert leur bière. La tentation de se débrancher était énorme, pourtant, ils se retenaient. Ils avaient peur de la déconnexion, même s’ils étaient parmi les moins connectés de leur entourage. Et ils avaient envie de voir jusqu’où iraient ces messages.

Ils n’eurent pas à attendre longtemps. Quand ils reportèrent la bière à leur bouche, ils entendirent, toujours par les implants au niveau de leurs tympans :

« Au-delà de 3 bières de 25 cl, l’abus d’alcool est dangereux pour la santé. Mais la bière Buckler est sans alcool et vous permettra de continuer à profiter d’une boisson légère, fruitée et saine ».

Ethis posa son verre de surprise et regarda Mechis pour y lire la même incrédulité.

– Tu as entendu la pub pour Buckler ? demande Ethis.

– Ah non, moi c’était pour Heineken.

– C’est la première fois ?

– Oui.

– Ils ont le droit ?

– Faut croire.

– On a été con, non ?

– Oui.

Oui, Ethis, Mechis et la plupart des gens sur terre avaient été un peu naïfs. Lorsque Facebook avait financé les implants auditifs, visuels et les capteurs annexes pour « monitorer votre corps, augmenter votre bien-être et vous faire vivre plus longtemps », de nombreux commentateurs avaient alerté sur les risques sous-jacents. Les capteurs oculaires pouvaient, dans une certaine mesure, désactiver le nerf optique et rendre aveugle une personne. C’était pour le moment interdit, mais qu’arriverait-il si Facebook décidait qu’il fallait visualiser 3 publicités pour accéder à sa vision ?

Ethis n’en revenait pas d’avoir accepté.

– Pourtant on le savait, constata Méchis.

– Non, non on ne le savait pas.

– Arrête, tout était sous nos yeux. C’était une évidence. Le risque en tous cas était là. Et nous l’avons pris. Pourquoi ? Pour rester connecté ?

– Non, rappelle-toi. La première fois c’était pour être plus proches de nos amis.

C’était vrai. La première application de ces implants permettait de vivre, à distance, le même moment : match de foot, concerts ou simple fête de famille. Petit à petit, même les réfractaires avaient fini par se laisser convaincre : l’anniversaire du petit dernier alors que l’on est bloqué à l’autre bout du monde, le décès de la grand-mère ou un concert trop cher, tout le monde avait cédé. Petit à petit.

– Qu’est-ce qu’on peut faire ? insista Méchis.

– Aucune idée.

– Est-ce que c’est si grave ?

– Mais, mais tu te rends compte ? Ils prennent le contrôle de notre vie. Ils nous manipulent. Si demain ils décident, je ne sais pas moi, qu’on doit tous dormir 12 heures par jour, ou travailler 14 ou tuer ses parents ou…

– Tu exagères toujours. Pourquoi ils feraient ça ? Ça leur rapporterait quoi ?

– Mais je ne sais pas, mais…

– Ah tu vois.

– Mais ce n’est pas parce que tu ne vois pas de bénéfice à un truc qu’il n’y en a pas enfin. Tu as envie de laisser un type de Facebook décider si tu as le droit de regarder le cul d’une femme ou pas ?

– Je ne regarde pas le cul des femmes avec insistance comme toi. Donc non, ça ne me gênerait pas.

– Mais le principe bordel, et le principe !

– Les guerres démarrent sur des principes, alors les principes, je laisse ça aux autres. Tant qu’on ne me force pas à faire du mal aux autres…

– Mais voilà, voilà, justement, imagine que l’on te force à me taper parce que je continuer à regarder le cul des femmes.

– Mais ça n’arrivera pas.

– Pourquoi ?

– Il leur suffit de te mettre leur panneau et c’est bon. Tu ne vois plus le cul des femmes et tout est pour le mieux.

Ethis n’en revenait pas. Même son ami, pourtant si précautionneux, était passé de l’autre côté. En ramenant la discussion à une histoire de fesses, il savait bien qu’ils passaient à côté du sujet. Et Mechis ne pouvait pas ne pas le voir. Mais c’était peut-être plus simple, moins de questions à se poser.

– Et les injures ? Ne plus avoir le droit de dire ce que tu penses. C’est tout de même incroyable.

– On se déconnectera pour sortir nos insultes et c’est tout.

Ethis, comme souvent, frustré de ne pouvoir développer son raisonnement de manière synthétique et claire, abandonna. Il se couperait encore un peu plus du monde, mais après tout. Avait-il vraiment envie d’être relié à ce monde ? De moins en moins.

Il finit sa bière, se leva, paya mentalement en activant l’envoi de 7 crédits au bar. Il fixa son ami, navré et lui dit au revoir, sans pouvoir s’empêcher d’ajouter :

– Tu t’en mordras les doigts un jour. Nous nous en mordrons tous les doigts, mais il sera trop tard.

***

Ethis se fit ôter tous ses implants le mois suivant. Cela lui couta une fortune. De manière surprenante, lorsqu’il sortit sans ses implants, s’il vérifia bien qu’il pouvait se retourner et regarder le postérieur des femmes, il perdit cette habitude.

Retrouver sa liberté pour la gâcher avec un tel comportement lui paraissait indigne. Il faisait maintenant partie des 1%. Les 1% de la population non augmentée.

Ses amis le fuyaient, ses parents le plaignaient, ses collègues le méprisaient. Leur compagnie le fatiguait, car ils ne pouvaient plus avoir de conversations libres. Les restrictions imposées par Facebook rendaient tout tellement uniformisé qu’il avait l’impression de connaitre la suite de chaque discussion.

Il recroisa Mechis quelque temps plus tard. Ce dernier rayonnait.

– Tu t’es fait enlever les implants aussi, demande Ethis avec espoir.

– Non, mais si tu savais à quel point je suis soulagé.

– Soulagé ?

– Oui. Avec les dernières mises à jour, il y a pas mal de choses qui se sont débloquées et, c’est tellement reposant.

– Reposant ?

– Oui. De ne plus avoir à choisir tout le temps. Choisir sur l’essentiel et laisser l’accessoire à d’autres. Je n’en pouvais plus de ces choix permanents.

– Heu, d’accord.

– Tiens, là, par exemple, Facebook me fait remarquer que notre taux d’alchimie qui était de 62% lorsque nous étions tous les deux connectés, est tombé à 27% depuis que tu n’as plus d’implants.

– Et alors ?

– Alors avant je me serais fait des nœuds au cerveau : « je continue à le voir, j’arrête, est-ce que c’est de ma faute, qu’est-ce que je dois changer » ?

– Alors que là ?

– Mais là, 27% de taux d’alchimie, ce n’est la faute de personne, c’est comme ça. Nous n’avons aucun intérêt à nous voir.

Et il lui tendit la main, arborant toujours un grand sourire qui contrastait de manière radicale avec la décision qu’il venait, sinon de prendre, du moins d’accepter.

Ethis serra cette main scélérate et regarda son ami s’éloigner.

Ethis ne fut plus très sûr qu’il avait pris la bonne décision et consulta les conditions générales pour un deuxième financement des implants.


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