Un mal de chien

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Je déteste les chiens. J’ai toujours détesté les chiens. Je crois que la seule chose que je déteste plus que les chiens, ce sont les propriétaires de chiens. Existe-il une forme de vie plus basse que celle du propriétaire de chien ? Parce que le terme de propriétaire est important. Ces cons possèdent des chiens. Ils sont à eux. Mon chien par ci, mon chien par là. Ils possèdent et ils dressent des chiens. Ils en font leurs esclaves. Leur personnalité doit être méchamment mal branlée pour qu’ils en soient réduits à assouvir un besoin de domination sur un animal aussi stupide, servile que le chien. Ils auraient des panthères ou des ours encore, mais des chiens !

Non mais, écoutez-les parler de leurs clébards « comme il est intelligent, regardez, il va faire le beau, oui, oh il m’aime ».

Se vanter qu’un chien vous obéit revient à faire le beau parce qu’on a réussi à empêcher une huître de se barrer. Les chiens sont des esclaves dans l’âme. Des oncles Tom de la race animale. Pas besoin de pousser beaucoup pour qu’ils acceptent d’écouter leur nature.

Non, je vous le dis, les chiens et leurs maîtres sont les résidus de l’humanité. Enfin, plus les maîtres que les chiens bien sûr. Les chiens sont la honte du monde animal.

Encore que techniquement, les humains soient des animaux. Chiens et propriétaires de chiens sont la forme de vie la plus basse de la planète Terre. Voilà.

Je déteste les chiens. Je détestais tellement les chiens, que lorsque l’un d’eux venait se frotter à moi, je ne pouvais pas m’empêcher de lui coller un coup de pied. Mais j’ai eu tellement d’ennuis, que j’ai dû changer de technique. Je prends sur moi. Je ne les frappe plus, je leur offre des bonbons. Vous savez ces petits gâteaux ridicules en forme d’os. Non, mais est-ce possible de manquer à ce point de respect de soi-même. Toujours est-il que je leur en offre. Après les avoir enduits de laxatif. Ah ce que je me marre en pensant au bordel que foutent ces clébards en rentrant chez eux. J’habite en ville alors peu de chance que ces clebs dorment dans la cave ou le jardin. Non, ils doivent redécorer le salon de leur papa ou de leur maman et dans les grandes largeurs ! Pour éviter qu’on ne m’attrape, je change les saveurs. Parfois je mets des trucs qui accélèrent le rythme cardiaque, ou des vitamines qui les rendent hyperactif, ou des somnifères à faire tomber un bœuf. Les abrutis de propriétaires ne font jamais le lien. Ah, je me marre. Je me marre.

L’idéal, ce serait que tous les chiens meurent. Tous, comme ça. Surtout que vous pouvez regarder sur une encyclopédie. A peu près toutes les formes de vies, hormis l’homme, sont utiles à la planète, à la nature : les vers de terre, les guêpes, même les rats ont un intérêt dans l’écosystème. Mais les clébards. Supprimez tous les clébards de la planète, là, d’un coup. Ça changera quoi ? Bah rien. Rien de rien de rien. Au contraire. Moins de fabrication de bouffe pour cette sous-race, moins de pollutions, plus de temps et d’argent pour les vrais problèmes.

Je rêve, je rêve, tous les jours, d’un monde sans chiens. Si seulement, si seulement je pouvais éradiquer toutes ces merdes. Ah mon dieu, mon dieu, aidez-moi, envoyez-moi un signal, un tout petit signal. Vous qui avez autorisé les massacres, les viols, les mutilations de tant de personnes innocentes, vous ne pouvez pas me refuser un petit génocide de rien du tout. Il y a à peu près un milliard de chiens. C’est beaucoup d’un coup, mais la vie d’un chien ne représente rien à côté de celle d’un humain. Un centième, même pas. On parle de quoi, pfff, un million. Vous avez fait pire. Mon Dieu, je vous adresse cette prière, solennellement, aidez-moi, aidez-moi, je vous en supplie. Je me répète cette prière et je m’endors du sommeil du juste.

*

Je me sens bizarre. Très bizarre. Mon corps m’envoie des signaux très surprenants. Inconnus. Je crois que je fais une attaque cardiaque. Mon palpitant bat la chamade, je n’entends que lui. Boum boum boum. J’ouvre les yeux. Bon dieu, je n’y vois plus clair, je fais un AVC, c’est sûr. Où est passé le rouge, je ne vois plus le rouge. Et je suis où d’ailleurs ? Qu’est-ce que je fous au pied de mon lit ? Mais ce n’est pas mon lit ! Pas grave, j’ai trop mal. Je vais me coucher dans ce lit. Je n’ai qu’à me lever et. Et. Je suis debout mais je suis toujours au pied du lit. J’ai rétréci ou quoi ou… J’ai quatre jambes ? Oh mon dieu mais, je regarde partout, je me regarde, je m’observe, je suis, je suis un clébard. Je suis un putain de clébard. Non, oh, cette peur, je fais un cauchemar. Ahahaha, ce que j’ai eu peur. Oh, mais quelle peur. Allez, une petite claque et je me réveille dans mon lit. Il n’y a qu’à attendre. Tiens je me recouche. Au pied du lit s’il le faut, ce n’est qu’un cauchemar. Le pire cauchemar qui soit, mais un cauchemar.

Je ferme mes yeux de chien. Mais je n’arrive ni à m’endormir, ni à me réveiller. Le sang explose dans mes oreilles. Et puis toutes ces odeurs, c’est insupportable. Mon odeur surtout. Comment font les chiens pour supporter leur odeur infecte.

Je dois me rendormir, enfin me réveiller. Je ne supporte plus ce rêve. Je suis sûr qu’Adolph Hitler a fait le même genre de rêve. Il se réveillait dans la peau d’un juif à Dachau. Je sais que je vais me réveiller, j’espère juste que ce ne sera pas dans un bunker de Berlin en 1945.

Ça ne passe pas. Trop perturbant. Je sens ma queue. Je n’ai jamais eu de queue, ça n’a aucun sens. D’où je sens une queue. Ah, ça frétille, ça m’énerve. Ça m’énerve. Saleté de queue, arrête de frétiller. J’essaie de l’attraper. On ne sait jamais. La douleur s’atténuera peut-être. Ce n’est pas à proprement parler une douleur, je pense que c’est pire. Une gêne. Comme une envie de se gratter. Ah, je n’y arrive pas. Cette satanée queue est trop courte. Merde. Je tourne à m’en donner le vertige.

– Regardez-le s’amuser !

Qu’est-ce que c’est ? Qui a parlé ? Qui a hurlé. Oh bordel, mais je dors dans une enceinte. Je vais me réveiller sourd. D’ailleurs, je vais me réveiller quand ? Ce cauchemar commence à durer. C’est plus un cauchemar, c’est « plus belle la vie », ça n’en finit pas. Je n’ai pas souvenir de cauchemar aussi réaliste, aussi long. Si seulement j’arrivais à penser droit, à penser tout court, je me souviendrais bien d’un moyen de sortir d’un cauchemar. Mais avec ce palpitant à deux cents à l’heure, toutes ces sensations irritantes, cette queue, cette putain de queue et ces odeurs, sans parler de ces couleurs qui ne ressemblent à rien. Et ce bruit.

– Il est tellement mignon.

Je lève la tête. La voisine du troisième. La connasse de voisine du troisième qui me braille dans les oreilles. S’il y a des oscars du cauchemar le plus réaliste, je vais gagner. J’ai déjà gagné. Tout y est. Le bruit et l’odeur, les sensations, la peur. Et la durée. La putain de durée.

– Allez, viens faire un bisou à maman.

Oh bordel. Ce cauchemar est sponsorisé par la caméra cachée, je ne vois que ça. Elle s’approche cette conne. Mais, mais, elle pense vraiment que je vais lui lécher le museau cette grosse vache.

Oh, mais après tout c’est mon cauchemar, j’en fais bien ce que je veux. Je vais lui arracher le groin à cette truie. Tiens.

– Ah ! Ah !

Ahahah, j’ai failli lui choper un bout de nez. Je suis pas encore au point avec cette mâchoire, mais ça va venir. Ahahah. Ce pied. Allez, viens refaire un bisou maman.

– Ça va madame ?

Tiens, manquait plus que lui, le voisin du second. Qu’est-ce qu’il fout là ?

– Je vais vous aider. Laissez-moi regarder ? Non, plus de peur que de mal.
– Mais c’est la première fois. Oh mon petit kiki. Il a surement un problème.
– Allons, laissez-vous aller. Je connais un très bon moyen d’oublier.
– Oh, allons, espèce de gros vicieux.

Mais il la pelote. J’en reviens pas. Il va se la taper. Devant moi en plus. Non mais ne vous gênez pas. Bande de porcs. Ordures. Je vais… Non, je vais attendre. Attendre qu’il soit à poil et si j’arrive à lui mordre le cul. Ah, non, il reste habillé. Mais il commence à la… Non, je me casse. Je vais vomir.

Je me balade dans cet appartement. Dans la cuisine, il y a une écuelle. Je m’approche. L’odeur me vrille le cerveau. De la bouffe oubliée depuis deux mois dans un évier ne sentirait pas plus mauvais. Je vais vomir. Je, vomis. Ah mais, je vomis dans l’écuelle. C’est encore pire. Oh et toutes ces sensations me donnent la gerbe, je vomis encore plus. Ça me tire au cœur. Déjà que le palpitant tournait à 200, je dois être à 400. Je vais caner. Je vais caner comme une merde au-dessus de cette écuelle de pâté-vomi. Vie de merde, vie de chien.

Quand je reprends un peu mon calme, je lève la tête et je maudis ce dieu. Je lui demande un petit génocide et il me réincarne en clebs. Et Hitler alors, t’aurais pas pu le réincarner en juif avant qu’il fasse ses conneries !

Non, je délire. Qu’est-ce que j’ai bu ou mangé hier avant de me coucher ? J’ai dû prendre une saloperie. Je délire, c’est obligé.

Oscar du cauchemar, ça sonne bien à raconter mais à vivre, je ne le souhaite à personne. A personne. J’ai le sentiment, non, la certitude, que je suis un chien depuis quoi, quinze minutes. Même dans mes pires cauchemars, cette notion du temps, a toujours été diffuse, confuse même.

La seule idée qui m’empêche de devenir complètement barge, c’est que tout ce qui se passe est tellement fou, que ça ne peut sortir que de mon cerveau. Ça ne peut pas être vrai.

Oh, mais quel vacarme. J’entends les hurlements de la grosse comme si j’étais dans son lit. Avec cette ouïe de compétition, ses râles me vrillent les tympans, et vont me refiler la gerbe.

Je dois sortir. Mais comment sortir. Je fais trente centimètres de haut, trente putains de centimètres de haut. Ça n’existe pas ça. Attends, si je me mets sur mes pattes arrière ? Super, je fais cinquante centimètres. J’étais un nain qui rampe, je suis un nain debout. Génial. Pour ouvrir la porte par contre, faudrait que je trouve un autre nain sur lequel monter.

Je lève la tête en direction de la poignée de la porte d’entrée et c’est bien simple, la poignée est une de ces horribles boules. Même si j’atteignais ce truc, je ne pourrais pas l’ouvrir avec mes mains mouflées. Je regarde mes mains, enfin mes pattes, et on dirait des chaussettes roulées en boule. Je renifle et beurk, elles en ont l’odeur aussi. Pas question de se tirer tout seul. Je dois attendre que la grosse ait fini de se faire troncher.

Je ne me souviens plus, son clébard, elle le promenait sans laisse ? Ah je ne sais plus ! Il venait toujours me renifler mais les maîtres de clebs sont tellement persuadés que tout le monde adore se faire tripoter par un clébard que, même en laisse, ils ne les empêchent pas de s’approcher de vous. Pire, ils les y poussent : « va dire bonjour au monsieur », « tiens fais un bisou à la dame ». Pourquoi ai-je supporté ces cons aussi longtemps ?

Dès que je me réveille, je refais mon vœu : mon dieu, aide-moi à buter les propriétaires de clebs. Je t’en prie. Tous. Tous, ça fait quand même un paquet. S’il y a un milliard de clébards, on doit pas être loin des cinq cents millions de maîtres. Cinq cents millions de victimes, le père dieu risque de trouver que c’est beaucoup. Cinq cents millions de morts, d’un coup, ça ferait un vide. Vu le nombre de vieux, les trous de la sécu et du régime des retraites seraient rebouchés dans la seconde mais pas sûr que l’argument suffise au très-haut.

Quand même, quelle aubaine : dans la même fournée : chiens, proprios de chiens et vieux. Fini les problèmes de chômage.

Mais qu’est-ce que je raconte, bordel, je suis un chien pour l’instant. Si on butte les chiens, on va me butter aussi. Sauf si je rêve. Comment savoir si je rêve. Je peux pas demander à ce qu’on me pince. Par contre, je peux me cogner contre la porte pour voir si j’ai mal. Ah oui, ça devrait marcher.

Je n’ai qu’à reculer. Ah merde, comment on recule avec ces pattes. Ah, on ne peut pas. C’est bien la peine d’avoir quatre pattes, je n’arrive même pas à reculer. Ah merde, je suis tombé. Bon, faut oublier le recul. Tant pis, je vais tourner comme un con sur moi-même. Je me sens ridicule pendant la manœuvre mais au moins je suis dans le bon sens maintenant. Allez, je prends mon élan et je me jette contre la porte.

Je suis trop con, j’avais pas besoin de reculer ou de me tourner, j’aurais aussi bien pu me jeter contre n’importe quel mur. Oh c’est pas un rêve, maintenant j’en suis sûr, je suis en train de devenir aussi con qu’un clébard. Je vais me jeter contre le mur mais pour oublier. Allez, au galop. Ah merde, putain de carrelage, ça glisse. Faut pas que j’accélère trop vite. Je recommence. Allez, plus vite, oui, oui, le mur.

Hou, merde ! Oh merde, c’est pas un rêve. Je viens de me démettre une épaule. Comment on appelle ça d’ailleurs une épaule de clebs ? Oh quelle douleur. Oh mon dieu, ce n’est pas un rêve. Oh mon dieu, je voudrais mourir.

– Qu’est-ce qu’il a mon choupinet ?

Argh, vision de l’enfer, la grosse vient de me prendre dans ses bras, encore à moitié à poil. Elle me pose sur ses grosses loches, ah, je vais regerber. En plus, elle me fait mal là. Comment lui faire comprendre ? Je vais pas lui rebouffer la gueule, elle va finir par se fâcher. Mais si elle m’embrasse, je vais vomir. Elle m’embrasse. Je vomis. Ah la conne, elle me lâche. Pas de panique, je vais retomber sur mes pattes.

Oh putain, sur le dos, elle m’a lâché sur le dos. Pourquoi je me suis pas retourné pour tomber sur mes pattes ? Quel con, ce sont les chats qui se retournent. Mais oui, les chats, ils sont moins cons que les chiens, dix fois moins cons. Pourquoi je me suis pas transformé en chat.

– Hou le méchant chien chien qui vomit sur maman.
– Bon, je vais y aller moi.

Manquait plus que lui. Ah mais s’il se casse, je peux sortir aussi. Mais pour aller où ? Et dans mon état. A ce rythme-là, je serai tétraplégique dans deux heures. Non, je dois me poser. Réfléchir à un plan. Tiens ça se dit d’ailleurs tétraplégique pour un chien ? Si je pouvais accéder à internet, je regarderais. Mais avec mes chaussettes, je dois pas pouvoir taper autre chose que « fsjhjfks » ou « kcznicz ».

– Tu t’en vas déjà, mais attends, je vais me laver, j’en ai pour deux secondes et tu pourras recommencer à me crapoter la mignardette.

Cette fin de phrase répugnante, je l’ai entendue, comme tout ce que j’entendais, puissance 10. Comme braillée dans un mégaphone. Je ne tenais pas à savoir ce qu’était une mignardette, ni ce que le terme crapoter pouvait signifier en l’espèce. Je voulais me réveiller.

– Non mais là, j’ai plus très envie.
– Demain alors ?
– Voilà, demain ma grosse cagette.
– Oh gros porcinet va.

Ces dialogues hurlées me paraissaient finalement moins obscènes que si je les avais entendus à leur vrai volume : susurrés. Non mais peut-on sérieusement susurrer, tendrement, « grosse cagette » et « porcinet ». Personne ne dit ça, nulle part, ça n’existe pas. Mais qu’est-ce que c’est que cette réalité de merde. Je ne sais pas qui est responsable mais je ne vais pas supporter cette blague très longtemps.

Le porcinet ouvre la porte pour sortir. Je pourrais me faufiler, mais je dois me refaire une santé. Faut que la grosse m’emmène chez le véto. Elle peut bien faire ça. Visiblement, elle comprend que dalle alors je vais devoir gueuler. Je gueule et me perce les tympans. Non seulement je braille fort mais comme je ne maitrise pas encore bien mes nouvelles cordes vocales, on dirait vraiment que je chante faux. Insupportable. La grosse ressort de la salle de bain, toujours plus ou moins à poil. Je continue à brailler.

– Mais alors, il a quoi le choupinet ?

Je gueule de douleur, je gueule de colère, je gueule de désespoir. Elle commence à flipper. Oh mais, mais qu’est-ce qu’il y a ? Je continue à gueuler pendant quinze minutes avant que madame daigne m’emmener chez le véto. Elle me fout dans un panier cette conne. Mais qu’est-ce que c’est que cet instrument de torture. Je fais, à vue de pif, 30 cm de haut pour 50 de long et 20 de large. La boite fait 31 cm de haut, 51 centimètres de long et 21 centimètres de large. Cette salope a sa petite prison portable. Et comme un con, j’y suis entré de mon plein gré. Bon, suffit de prendre mon mal en patience. Ça ne peut pas durer toute la vie. Je vais chez le véto, il me soigne, je me remets et demain ou après-demain, je me casse de chez la grosse.

Mais pour faire quoi ? Si je reste un chien, qu’est-ce que je peux bien faire ? « Si je reste un chien », non, je ne peux pas envisager de rester un chien.

Le trajet est un calvaire, j’ai mal, ça me gêne, me gratte, je ne peux même pas m’allonger, enfin me poser. Et puis j’ai envie d’aller aux toilettes. Je ne vais quand même pas me pisser dessus. Il me reste un semblant de dignité. Je suis un chien peut-être mais pas une merde.

Tiens, quelle sorte de chien je suis au fait. Je n’y connais rien. J’ai toujours détesté tous les chiens, sans exception, sans distinction.

Oh, je voudrais pleurer. Mais je n’y arrive même pas. Ces cons de chiens ne peuvent pas pleurer. Merde ! Merde, merde !

On arrive enfin chez le véto. On poireaute. J’ai mal. J’en ai marre. Elle me pose sur la table du véto. Quelle grosse gueule de con il a lui. Non mais quelle sale gueule. Si j’avais pas si mal, je lui mordrais la gueule.

– Alors il a bobo le chien chien ?

Il me parle comme à un débile. Abruti de véto. Aie, il me fait mal, mais merde, j’ai mal ! Je gueule, j’aboie.

– Tatatata, il mamal à sa papatte avant. Et quand je tapopotte sa papapatte arrière, il a mamal aussi ?

Je m’en fous, je le mords, il est trop con. Tiens. Ahahah, je serre bien le bras, ahaha si je tire je dois pouvoir lui arracher un bout de muscle.

– Oh le con ! Connard de clébard !

Aie. L’enculé, il m’a mis une tartine.

– Ah madame, ça ne va pas. Je ne soigne pas les chiens enragés moi, ni les corniauds.
– Mais je ne comprends pas docteur. Enfin vous le connaissez, il a toujours été doux et gentil.
– Oui eh bien là, je le trouve surtout agressif et méchant. Non, mais regardez- moi ça !

Bien fait pour ta gueule. Je ne sais pas ce qui me retient de le remordre cet enculé. Ordure.

– Regardez-le, il est prêt à mordre là. Il a l’air mauvais comme la gale. Bon, je l’endors.

Il sort une seringue. Je le laisse faire, en espérant avoir moins mal en me réveillant. Et espérant surtout me réveiller dans la peau d’un homme.

*

Oh quel cauchemar. Ce que j’ai eu peur. Oh. Qu’est-ce que c’est tout cet osier ? Oh merde, je suis dans un panier en osier. Quelle merde. Je suis encore un clebs. Mais merde. Merde !!! Je, oh, je, j’ai moins mal. C’est déjà ça. Ah, oui, je me sens mieux. Je vais pouvoir me barrer d’ici.

Sortir mais pour aller où, faire quoi ? Qu’est-ce que je peux faire en tant que chien ? Je ne peux rien faire. Il n’y a pas de quête. Dieu n’attend quand même pas que je devienne un putain de gentil chien, ni que je me mette à aimer les chiens. Si c’est le cas, ça risque de durer longtemps. Je déteste les chiens et j’entends bien continuer et, et, ah merde, je me suis pissé dessus dans l’énervement.

– Oh, mais il s’est fait pipi dessus le choupinet, il aurait dû demander à manman de sortir bébé.

Oh putain, non, pas la grosse. Je vais pas tenir. Si elle me refrotte une seconde contre son saindoux, je fais un malheur.

– Maman va laver le chien chien.

Et allez, en route pour la salle de bain.

– Allez dans la baignoire le choupinet.

Ah, ça fait du bien. Je lui boufferais bien le nez mais ça fait du bien cette flotte. Ah. Je me sens mieux. Mais ? Mais qu’est-ce qu’elle fout cette conne ? Elle se dessape. Pourquoi elle entre dans la baignoire.

– Choupinet va être un gentil chien chien maintenant hein ? Il va être gentil comme avant avec maman.

Je ? Dieu ? Allo, dieu ? Je retire tout ce que j’ai pensé. Je n’étais plus moi-même. J’ai dû faire un AVC ou un malaise ou je ne sais quoi mais visiblement, j’avais perdu le sens commun. Dieu, s’il vous plait. C’est maintenant que j’ai besoin de vous là.

– Allez, il a faim, ça fait longtemps qu’il a pas crapoté la mignardette à maman.

Y-a quelqu’un ? Putain de bordel de merde, si tu m’obliges, dans le corps d’un chien, à crapoter la mignardette de cette truie, avec l’odorat que je me tape, je te préviens que ça risque de mal se danser. Je vais créer une guerre de religion là. Putain, non, non, putain. S’il vous plait.

– Oh oh, il est tout énervé. Ça lui avait manqué aussi hein.

Je croyais que les chiens pouvaient avoir des crises cardiaques. Visiblement, c’est des conneries. Sinon je serais cané pendant cette séance obscène.

Je dois partir. Et tout de suite. Avant qu’elle de me demande de lui crapoter le trou de balle. Qui sait de quoi est capable cette erreur de la nature. Partir. Vite. Aller me laver aussi. Avec cet odorat, j’ai l’impression d’avoir un slip sale sur la tête en permanence, c’est insupportable.

– On va se laver mon choupinet. Tu restes bien sage pendant que maman te lave.

Oh je le sens pas. Oh non, je le sens pas du tout. Et merde. La bonne nouvelle, c’est qu’avec le jet de flotte, je sens un peu moins cette odeur de poulpe mariné. La mauvaise c’est que cette truie me touche. Elle me touche le sexe, c’est sûr là. Oh non.

– Oh mais qu’est-ce qu’il a choupinet ? ça lui plait plus que maman s’occupe de lui.

Mais bien sûr que non, ça ne me plait pas espèce de sorcière. Si je lui saute à la gorge, là, maintenant, quelles sont mes probabilités de m’en sortir ? Assez faibles. Nulles. La police mettra 4-5 jours à venir, je vais devoir bouffer cette pâtée infecte, non je ne tiendrai pas. Je dois attendre qu’on sorte. Je dois me détendre. Me détendre pendant que la grosse Bertha m’astique le manche. Les gens sont fous. Les gens qui ont des chiens encore plus, c’est certain. Mon envie de mourir, sur une échelle de un à plein, est à plein.

– Ah voilà, mon choupinet se détend, il est gentil mon choupinet.

Peut-on jouir en pleurant ? Dans les films, il y a souvent un moment où les amants pleurent de bonheur, juste après l’orgasme. On peut aussi pleurer des larmes de sang. Même quand on est un putain de chien qui ne peut pas pleurer ! Lorsque j’éjacule, c’est mon espoir qui se barre dans la baignoire. C’est bien un cauchemar, mais je ne vais jamais me réveiller.

Après la séance de torture, j’erre comme une âme en peine. J’ai beau réfléchir, je ne vois strictement aucune porte de sortie. Il faudrait déjà que je sache qui m’a transformé en clebs et pourquoi. Le qui, bon, peut-être un dieu quelconque pour me punir d’avoir souhaité un génocide. Peut-être. Mais bordel de merde, je ne suis quand même pas le premier à souhaiter des horreurs.

Mais la vraie question est « comment je reviens » et je n’ai aucun indice, rien. Je suis un clebs et c’est tout.

Que me reste-t-il ? Me barrer et me faire adopter pas des gens moins cons ou moins crades ? Tu parles d’une vie, tu parles d’un espoir. Ou alors, je tente l’exil. Je me casse. Mais je deviens un clodo. Dormir dehors, voler la bouffe. Avec la quasi assurance de me faire arrêter par la fourrière ou un truc dans le genre.

Ou alors, ou alors, ahahah, voilà, la voilà la bonne idée : je sors, je mords tout le monde jusqu’à ce qu’on se décide à m’arrêter et me piquer. C’est pas glorieux mais j’ai une chance, une petite chance, lorsqu’on me pique, de me réveiller dans mon lit. Ah oui. Dieu ne va quand même pas me buter pour une mauvaise pensée. Les pensées, merde, y-a le droit d’en avoir des mauvaises, de temps en temps. Oui, c’est ça, faut que je me fasse piquer. Vite. Allez Bertha, sors de chez toi. Que je puisse allez mordre le premier enfant qui traine.

Allez, mais qu’est-ce qu’elle fout. Ah, faut que je lui montre que j’ai envie de pisser. Je tourne, je grogne, je me colle à la porte. Je gratte.

– Oh, il a envie de faire popo ? On va aller promener.

« Se promener », analphabète ! On va promener. Pourquoi pas « on va balader ».

Cette conne veut me mettre la laisse. Je recule, je grogne. Elle va peut-être croire que j’ai encore mal. Elle insiste. Normal, vu qu’elle ne comprend jamais rien du premier coup. Je grogne encore plus fort et je lui en veux de me pousser à me comporter comme un chien. Salope. Allez, mais tu vas comprendre oui !

– Mais enfin, si tu bouges tout le temps, je ne peux pas te mettre ta laisse mon bébé.

Mais quelle conne. Je recule encore. Grogne plus fort. Ça va finir par rentrer.

– Tu ne veux pas aller promener ? Oh, j’ai mal compris alors.

OK. Il y a une caméra cachée spéciale clébard, et je suis en plein dedans. Je ne vois que ça. Je continue à grogner, en me rapprochant puis m’éloignant de la porte quand cette abrutie cherche, encore et encore, à me mettre sa laisse. Ce serait presque risible. Combien de temps avant qu’elle comprenne ?

– Tu veux ou tu ne veux pas sortir, je ne te comprends pas, mon bébé.

Ah ça, tu m’étonnes ! Tu m’étonnes. Et allez, encore un tour. Je tente le couinement, le truc qui m’a toujours rendu fou chez ces clebs de merde. Et vas-y que je chouine, sans dignité, je me vautre, ah beurk, ça me répugnait quand ils faisaient ça. Quand personne ne me voyait, je leur foutais un coup de pied à ces larbins. Mais quand je commence à chouiner, la grosse lâche la laisse, me serre contre elle et me dit :

– On va sortir sans laisse alors mon petit bébé. Sans laisse pour une fois. Je vois bien que tu as mal.

Ça a marché. Ma dignité est barrée, mais au moins je peux sortir. Je suis joie. Plus que deux étages à descendre et à moi la liberté. Mon plan continue à mûrir dans mon esprit et je ne trouve toujours rien de moins con que le suicide pour espérer redevenir humain. On arrive au rez-de-chaussée. Encore quelques pas. La grosse dondon se retourne :

– Tu fais bien attention. Tu restes près de maman hein.

Tu vas voir ce que je vais lui faire à maman. Elle ouvre la porte. Elle sort la première. Elle me laisse passer. Ça y est. Ça y est, je suis dehors. Je jette un œil à droite, à gauche. Bien. Je suis prêt. Je me décide pour la droite. Me reste juste à mordre le mollet de cette connasse. Tiens. Jusqu’au sang. Et hop je me barre avant qu’elle ne m’attrape.

– Choupinet mais, mais qu’est-ce qui te prends ? A l’aide !

Je n’entends plus le reste malgré mon ouïe de compétition. Je m’en fous. Je cours. Je vite. C’est vrai que ça court vite un chien. C’est impressionnant. Je me retourne, je ne vois plus l’autre malade. Pour être sûr de ne pas retomber dessus, je préfère changer de quartier. Je vais aller dans le dixième arrondissement de paris. Il y a plein de gamins là. Les bobos se reproduisent en masse. Nous sommes samedi, si je me balade sur le canal Saint Martin, c’est l’invasion des chiards. Je n’aurais que l’embarras du choix. Je pourrais bien en mordre 4 ou 5 avant qu’on ne m’arrête.

Il fait beau en plus, le canal est noir de monde. Des enfants partout. De deux ans jusqu’à pas d’âge. Je rode un peu. C’est presque trop facile. Les petits viennent naturellement vers moi.

– Oh il est mignon le chien. Oh maman, t’as vu comme il est rigolo.

Je ne peux pas faire un pas sans me faire caresser. Et, je l’avoue, je craque. Mon plan était totalement con. Je n’ai jamais aimé les chiens, je ne suis pas fan des enfants mais je ne vais quand même pas essayer d’arracher la gorge d’un gamin dans l’espoir de me faire attraper. Tout ça pour me faire piquer et peut-être me réveiller en tant qu’humain. C’est le plan le plus con du siècle.

Je continue à traîner un peu sur le canal et je prends ma décision : je ne vais mordre personne. La seule qui méritait a déjà pris, me reste juste la partie finale de mon plan de merde. Je continue à trotter le long du canal vers Bastille. J’arrive à Richard Lenoir, puis Bastille. Je me suis dit qu’un chien sur un quai de gare, ça attire forcément l’œil. Alors il faut des trains souvent. Et la ligne une, niveau trains fréquents, y-a pas mieux. Avec tout le monde qui va et vient à Bastille, je peux peut-être passer inaperçu suffisamment longtemps. Je descends dans la gare de métro, sur mes gardes, tout va bien. Je longe les murs. Ligne une. Vincennes ou la Défense ? Aucune idée. Va pour Vincennes tiens.
Je suis sur le quai. Je vais en queue de station. Tout à l’arrière. Le panneau indique deux minutes. Deux minutes. Deux minutes, c’est déjà pas beaucoup quand on est impatient mais quand il s’agit du temps qui reste, peut-être, à vivre, ça fait vraiment pas beaucoup. Tant pis. Vie de merde. Je me réveillerai soit chez moi, soit pas du tout.

J’entends le métro, je m’avance un peu. Oui le voilà, le voilà. Je prends mon élan et je saute. Comme un clébard de merde.

*

Je suis vivant ! J’ai réussi. Je…
– Mais il est réveillé mon choupinet. On va aller promener !


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Son hérosLes nouvelles noires | Volume 1 « Le goût de la vie »

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