Vite fait bien fait

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Chloé aida la vieille dame à traverser la rue et consulta son compteur de vie dans la foulée : plus une minute.

« Une minute » pensa-t-elle avec colère ? Une minute ! Pour aider une vieille à traverser ? Mais combien de petites vieilles fallait-il accompagner de l’autre côté de la rue pour gagner une heure de vie ? Son esprit lui afficha le nombre « soixante », ce qu’elle interpréta comme une insulte. Son esprit se moquait d’elle. Évidemment qu’elle savait qu’il faudrait faire traverser 60 vieilles pour gagner une heure de vie. Le monde était devenu fou, sa famille aliénée, son entourage frénétique et elle était elle-même au bord de la démence, mais elle savait encore faire une saleté de multiplication.

Le seul moyen de gagner suffisamment de vie pour dépasser les 50 ans aurait consisté à errer toute la journée autour d’un passage clouté en espérant que de nombreuses petites vieilles ou petits vieux se présentent à proximité.

Elle voyait deux objections à ce scénario : ce n’était pas une vie, et si elle avait voulu faire un boulot stupide et inintéressant, elle aurait choisi agent de la circulation. Deuxièmement, il n’y avait presque plus de petits vieux. Ou de moins en moins. Fatalement.

Elle regarda autour d’elle. Un homme de 50 ans allait traverser. Chloé s’approcha de lui :

– Je vais vous faire traverser monsieur.

L’homme la dévisagea :

– Pardon ? Me quoi ?

– Traverser. Je vais vous aider.

– Vous me prenez pour un nantique ?

Chloé ne releva pas la référence au vieil argot, contraction de Nanti et Antique qui désignait les hommes et les femmes qui avaient atteint plus de 60 ans.

– Vous m’avez l’air d’avoir besoin d’aide. Je vous aide, c’est tout.

– Vous ne m’aidez pas, vous me faites chier. J’aurais déjà traversé depuis trois plombes sans votre aide. Et lâchez-moi !

Mais Chloé le poussait presque sur le passage clouté et l’emmena, à marche forcée, de l’autre côté. Elle le relâcha, lui souhaita une très bonne journée en arborant son sourire le plus sincère et qui paraissait plus hypocrite encore qu’il ne l’était réellement. L’homme parti en grognant contre ces antitemps.

Chloé observa son compteur avec consternation : +0. Zéro seconde de vie gagnée. Pire, elle avait gâché, totalement gâché au moins 2 minutes de vie avec cet abruti.

– Crétin ! hurla-t-elle, plus pour se soulager que pour l’insulter car il était déjà parti.

Elle se reprit, vérifia le compteur. Rien. Depuis toujours circulait la rumeur qu’ils allaient bientôt activer le retrait de minute de vie. Ajouter des minutes de vie lorsque l’on se comportait bien était une chose. S’en faire retirer lorsque l’on dérapait en était une autre. Personne n’avait jamais vu un compteur retirer des minutes mais tout le monde connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui pouvait témoigner que oui, le compteur savait être négatif.

Chloé, du haut de ses 19 ans, n’y croyait pas. Ou peut-être que si. Barb lui avait assuré que le type qui avait essayé de la violer avait arrêté après avoir jeté un œil à son compteur. Cela ne prouvait rien. La vision du compteur avait pu l’inquiéter sans qu’il affiche de minutes négatives. Et puis quoi, on ne pouvait pas vivre dans cette crainte permanente, cela n’avait pas de sens.

Chloé pensait souvent qu’elle allait devenir folle. À 19 ans, on se croit immortel. Et Chloé, lorsqu’elle arrivait à s’extraire des contingences du quotidien, s’imaginait réellement immortelle. Rien ne pourrait lui arriver. Il y aurait toujours une porte de sortie. Un moyen de survivre, le temps de trouver une solution pérenne. On ne meurt pas à 19 ans. À 50 oui, mais pas à 19.

Ce type de pensées l’accompagnait une journée, parfois une semaine mais il suffisait de consulter son compteur et de s’apercevoir qu’il n’avait pas augmenté pour que le spectre de « l’augmentation de capacité vitale commune », comme on appelait la peine de mort en novlangue refasse surface.

Cinquante ans, ça venait vite.

Les névrosés qui acceptaient de soumettre leur existence à ce compteur arrivaient péniblement à gratter 10 ans, et encore.

Les autres essayaient de vivre une vie normale jusqu’à 30 ou 35 ans et, en panique, tentaient de rattraper le retard. Ils grappillaient 4 ou 5 ans dans le meilleur des cas. Quatre ou cinq années qu’ils passaient dans un état de stress inconcevable.

Mais au moins « Ils avaient vécu » pestait Chloé. Pas comme ses parents. Ah, ses parents, ce qu’elle les haïssait d’avoir abdiqué il y a si longtemps. Son père, qui lorsqu’il lui racontait une histoire ne pouvait attendre la fin pour vérifier qu’il avait bien gagné du temps. Qui arrêta de lui raconter des histoires le jour où, sans que l’on sache comment ni pourquoi, comme toujours avec le compteur, cela n’augmenta plus son temps de vie. Son père qui avait abandonné son propre père en réalisant que ses visites hebdomadaires ne lui apportaient plus de bonus. Elle ne le supportait plus même si elle continuait à jouer avec lui. Il était prêt à tout semblant de bonne action pourvu qu’il existe la possibilité, infime, de gagner des minutes. Et comme les règles étaient inconnues, tout ce qui n’avait jamais été fait pouvait faire l’objet de bonus.

Elle avait ainsi obtenu que son père lui prête sa voiture, lui offre un voyage à New York ou encore nettoie sa chambre. Lorsqu’elle était partie à New York, son père l’avait appelé dès son atterrissage :

– Reviens tout de suite. Je n’ai rien gagné, ça ne sert à rien.

Elle était restée 10 jours, comme prévu avec Meli et au moins elles s’étaient amusées. Elles avaient même obtenu 90 minutes de vie sans arriver à identifier la raison. Il était comme ça le compteur. Il donnait sans qu’on sache toujours pourquoi.

Et c’est bien ce qui rendait Chloé, et le monde de Chloé, totalement fous. Le gouvernement mondial avait été clair :

– La terre est surpeuplée. Pour améliorer le bonheur commun, nous vous offrons un temps de retour à la vie.

Bien sûr, le retour à la vie, était un tour vers la mort et le bonheur commun consistait à en sacrifier certains au profit d’autres. Tout avait été accepté à force de sondages truqués, de médias manipulateurs, de politiques corrompus ou incompétents. Et puis, que certains meurent pour que d’autres vivent, le monde en avait l’habitude depuis des millénaires. Toujours est-il qu’en trente ans, la population avait accepté ces compteurs de vie.

Mais surtout elle avait accepté de ne pas savoir comment ils augmentaient. C’était la clef du maintien du système, Chloé le sentait. Le fonctionnement du compteur ressemblait à un blob. Personne ne comprenait rien, personne n’avait prise sur rien et personne n’avait le temps de lutter contre un système qu’il ne comprenait plus mais risquait de l’aspirer à tout moment.

Et le principe maitre était si évident que personne n’aurait pu aller contre :

– Une seule règle pour augmenter votre compteur de vie : faites le bien autour de vous. Plus vous ferez de bien, plus votre compteur augmentera.

Le monde s’était un peu harmonisé par rapport au début du vingt et unième siècle mais tout de même, la notion de bien restait sujette à interprétation. Surtout venant d’un consortium pourri qui condamnait à mort des milliards d’êtres humains sur des bases récurrentes.

Le monde était devenu fou mais pas instantanément. Petit à petit songeait Chloé. Mais non ! le monde était déjà fou avant sinon il n’aurait jamais accepté ça. Voilà, la folie rampait depuis toujours, bien avant elle, mais cela la consolait peu.

Chloé, parfois, se rêvait en révolutionnaire qui mettait à bas ce système. Elle triomphait de la barbarie chronologique et malthusienne. Elle offrait à l’humanité un monde où chacun pouvait prendre le temps de vivre et de mourir.

Elle y pensait souvent mais à la vérité, elle savait bien que ce qui la gênait le plus, ce n’était pas cette mort chronométrée que l’aspect irrationnel de ces minutes glanées ici où là. Depuis qu’elle était en âge d’obtenir des minutes de vie supplémentaires, depuis ses 15 ans, elle avait tenté de comprendre la logique mais le bien restait une notion subjective.

J’ai donné de l’argent à des clochards sans que ça ne me rapporte rien. J’ai aidé mon frère à faire ses devoirs et j’ai gagné 20 minutes de vie. Après avoir en avoir gâchées 60. Et la fois suivante, rien. Comme si le compteur avait enregistré que son aide n’était pas sincère.

Personne ne savait exactement ce qui apportait du temps, cela changeait tout le temps et semblait dépendre des personnes. Son père, un pingre notoire, collectait plus de minutes lorsqu’il prêtait de l’argent que sa mère, connue pour sa générosité.

Chloé s’arrêta. C’était évident, il ne suffisait pas de faire le bien, il fallait s’améliorer. Devenir meilleur.

Mais qui pouvait s’améliorer de manière permanente ? Qui pouvait, durant toute une vie, se réinventer, tirer constamment le meilleur de soi, jour après jour, semaine après semaine ? Personne, la réponse coulait de source. L’humain, quel qu’il soit, pilotait sa petite barque sur des montagnes russes. On ne pouvait monter toujours, et plus on montait, plus la chute était nette, marquée.

Non, cette solution n’en était pas une.

C’était pourtant la seule. Alors Chloé, croisant encore un petit vieux, lui proposa de faire ses courses. Elle gâcherait plus de temps de vie mais en gagnerait peut-être plus encore.

Le petit vieux n’avait besoin de rien mais, comme beaucoup de ses congénères, il appréciait que l’on s’occupe de lui. Qu’on le considère un minimum.

Une heure plus tard, alors qu’elle déposait ses courses sur le paillasson du vieux, Chloé, épuisée, contrariée, constata le ridicule de la situation. À quoi servait-il de faire des courses avec un petit vieux qui se faisait habituellement livrer par drone ou coursier ? Cette bonne action n’avait aucun fondement. Elle observa malgré tout son compteur avec espoir et le chiffre s’afficha : +10 minutes.

Dix minutes de vie gagnées après en avoir perdu trente. De rage, de colère, elle partit furieuse et au passage, bouscula le petit vieux. Il trébucha, n’arriva pas à se rattraper et avant que Chloé ait réalisé ce qui se passait, le papi était par terre. La tête cognant le carrelage et produisant un bruit mat, inquiétant.

Chloé se pencha sur le vieux, le releva, alla chercher de l’eau, vérifia qu’il ne saignait pas.

Tout semblait aller bien. Alors qu’elle se relevait, Chloé jeta un œil machinal à son compteur. Plus 240 minutes. Plus 240 minutes ? Elle n’avait jamais gagné autant. Même en intégrant les soixante minutes perdues avec le vieux, son solde était de 180 minutes.

Elle resta songeuse. Un tel gain aurait dû être connu de tout le monde. Mais elle comprenait aussi que personne ne pouvait partager ses expériences de manière neutre. Sur les forums, le gouvernement réécrivait certains messages pour brouiller les pistes. Un internaute expliquait que donner son sperme amenait une journée supplémentaire et le gouvernement supprimait le message, en inventait d’autres. Personne ne savait à qui se fier et même lorsque vous rencontriez quelqu’un, tous ces capteurs, puces, organes augmentés faisaient que tout le monde doutait de tout le monde et même parfois, de ce qu’il pensait.

Chloé, figée, observait son compteur. Peu importe ce que les autres disaient, savaient, elle venait de gagner 240 minutes. Le vieux semblait remis. Elle allait partir. Il se leva et une impulsion subite poussa Chloé à le bousculer de nouveau. Plus fort.

Le vieux tomba, en arrière. Son crâne cogna sur le carrelage, plus lourdement que la première fois. Chloé observa le compteur : +460 minutes.

Merde.

Elle lança un pied dans les côtes du vieux. +30 minutes.

Mais ?

Les vieux, dans ce monde, étaient comparables aux vaches sacrées de l’Inde au début du 21ième siècle. Plus grand monde ne les supportait ces vaches sacrées qui n’en faisaient qu’à leur tête, engrossaient pendant que vous mourriez de faim. Mais l’aspect sacré terrorisait encore beaucoup de gens et personne, ou presque, n’aurait osé les frapper.

Dans le monde de Chloé, les vieux étaient également enviés, jalousés et détestés. Ils prenaient la place d’un jeune. Ils s’accrochaient. Mais, de manière visiblement erronée, tous les autres y voyaient un moyen de faire le bien. Ce qu’ils étaient peut-être mais pas du tout de la manière dont chacun le croyait.

Elle hésita à frapper encore le vieux mais elle réalisa qu’elle pouvait difficilement aller plus loin sans finir en prison. Son compteur captait tous ses mouvements, enregistrait l’image et le son. Elle devait laisser passer quelques heures. Voir ce qui arriverait.

En se levant le lendemain, Chloé fut soulagée et surprise que la police ne soit pas venue, ni n’ait envoyé de drone pour l’arrêter ou lui intimer l’ordre de se présenter à un commissariat.

Sur le chemin de l’école, elle bouscula une petite vieille, prenant bien soin de ne pas laisser paraitre l’aspect volontaire. Mit une claque à une autre, et donna un coup de poing à un troisième. Elle gagna 16 heures dans la journée et la police ne vint ni le soir, ni le lendemain.

Par précaution, elle attendit encore quelques jours.

Le gouvernement, via son compteur, était forcément au courant de ses agissements.

*

Chloé essuya son couteau pour en ôter le sang du grand-père dont elle venait de faire les courses. Plus 10 heures.

Elle sourit. Son monde venait de s’éclaircir. À raison d’un par jour, elle pouvait s’offrir une vingtaine d’années supplémentaires. En espérant que les règles ne changent pas trop. Mais après tout, elle aimait tenter des choses différentes. Elle trouverait toujours un moyen de faire le bien.


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