Chapitre 1 | Droit dans le soleil

Il m’a mis une tarte dans la gueule le con ! A dix heures du matin. Quand le mec est entré, j’avoue, je ne me suis douté de rien. Son regard était tellement triste. Il avait l’œil vide du condamné à mort. Mais un condamné qui a déjà accepté, pas un qui va se rebeller. J’ai le nez pour ces trucs-là. Quinze ans de bar, je sais les repérer les dépressifs, les fatigués, les usés par la vie. Une heure plus tard, il me collait une droite à m’en décrocher la mâchoire. Je dis une heure mais je devrais dire huit bières plus tard. Un mec qui s’enquille huit bières à dix heures du matin, dans un bar, ce n’est pas exactement original. Pourtant j’aurais dû me méfier, car il n’avait pas le profil du pochtron type. Mais s’il faut se méfier de tout le monde, on n’en sort plus.

Quand même, une tarte pareille, j’aurais dû la voir venir. Mais il ne disait rien, il commandait juste son godet, poliment : « une bière s’il vous plait, merci ». A la septième, il tanguait bien un peu mais rien d’anormal et il avait toujours ce regard de chien battu, non, pas de chien battu, de zombie. C’est ça, on aurait dit un zombie. Notez que j’ai jamais vu de zombies, mais c’est sûrement à ça qu’ils ressembleraient. Le mec était mort dedans. Complètement mort. Comment je pouvais prévoir qu’il allait faire une résurrection express ? Et pas une façon Jésus pour tendre l’autre joue, non, une ambiance Gladiator pour me flanquer une tarte dans la gueule.

Tout ça parce qu’il avait perdu sa femme. D’accord, perdre sa femme, c’est triste mais ce n’est pas une raison pour distribuer des mandales à tout le monde. Surtout à dix heures du matin, sans préavis. C’est pas bon pour le business, pas bon pour le moral. Pas bon non plus pour ma joue gauche, ni pour mon matricule vu que le patron n’a pas aimé le film. Je dis le patron mais je pense « le fumier de patron ». Ce zombie rentre dans le bar, picole huit bières, me pète la gueule, se barre sans payer et mossieur le patron me demande de casquer les bières. Quinze ans que je fais le loufiat, quinze ans que j’ai appris à ramener ma gueule quand les patrons sont de sortie et à la fermer quand ils sont de retour, mais là, ç’a été l’humiliation de trop :

– Ecoutez patron…
– Rien du tout. Bon dieu, t’es pas foutu d’encaisser un client avant qu’il se barre ?
– Comment je pouvais savoir qu’il allait se barrer sans payer ?
– Mais tu te fous de moi ! Quinze ans de métier tu dis ? Quand un mec te commande huit bières à dix plombes du mat’, t’as pas une alarme dans ta grosse tête vide qui se déclenche ?
– Il avait l’air sympa.
– Au-delà de cinq bières, y-a plus personne de sympa, si t’as pas encore compris ça, tu le comprendras quand ?
– Il aurait été dix heures du soir, je lui aurais fait payer toutes les trois bières, mais à dix heures du matin, je ne pouvais pas prévoir.
– Soir, matin, après-midi, les pochtrons sont des pochtrons et les connards de loufiats restent des connards de loufiats, merde. Ça fait combien de fois que je te le dis, au-delà de quatre tournées « TU ENCAISSES » !
– Oui mais là, j’ai cru.
– T’as cru, t’as cru, c’est pour ça que je te dis d’encaisser sans réfléchir, parce que dès que tu crois, dès que tu penses, dès que tu réfléchis, c’est Fukushima dans mon bar.
– Oui mais là.
– Je les connais tes excuses : un jour, ils ont une bonne tête, le lendemain t’aimes bien leur accent et la semaine suivante tu trouves que la gamine est mignonne. Si t’étais pas si con, je croirais que tu le fais exprès pour m’emmerder. Mais ce coup-ci tu vas me payer ce qu’il devait !

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne suis pas d’un naturel bagarreur, et ça m’a plutôt bien servi dans ce métier pour calmer le jeu, arranger la situation. Mais là, après quinze ans sans ouvrir ma gueule, alors que la claque de l’autre me chauffait encore la joue, j’ai fait un blocage. Moi qui ait dû me battre cinq fois dans ma vie et encore, contraint et forcé, je me suis senti invincible. Je ne peux même pas dire que j’ai eu un coup de sang. Non, j’ai senti venir le truc, lentement, qui montait : « Olive, t’es le plus fort, il ne peut rien t’arriver ». Alors quand il a continué :

– Tu m’écoutes dis ? Cette fois tu vas casquer. Vingt fois que tu me fais le coup, c’est la dernière. Ras-le-bol de jouer les Jean Valjean à réparer tes conneries. Tu vas casquer !
– Je ne crois pas non.
– Tu crois pas ? En plus tu réponds ! Ah merde. Je te dis, moi, que tu vas payer et que si tu ne payes pas, je vais t’apprendre à vivre. A coups de balai s’il le faut.
– Des menaces ? On sait ce que ça vaut les menaces.

J’étais content de ma phrase parce que le type qui m’avait mis la tarte dans la gueule le matin s’était moqué de moi à cause de mes menaces. Je lui avais dit que s’il continuait « j’allais être obligé de le frapper ». Il avait éclaté de rire en gueulant « ahah tu me menaces ? » et quand j’avais demandé pourquoi ça le faisait marrer, il m’avait mis la tarte en expliquant que « les types qui menacent, ils frappent jamais. Faut se méfier de ceux qui parlent pas ». Alors avec ce que le patron venait de me dire, je me sentais très fort. Temporairement.
– Tu te fous de ma gueule en plus. Tu vas voir si c’est de la menace espèce de petit con.

J’avais la joue gauche bien cuite, toute rouge rapport à ce que je venais de prendre. Le patron, il était gaucher, alors il a rétabli l’harmonie. Je ne l’avais pas vu venir non plus celle-là. C’est la journée que je n’avais pas vu venir en fait. Mais c’est tout moi ça, j’ai jamais trop regardé de l’avant. Les choses, je les voyais défiler mais toujours avec un temps de retard. Sans que ça me pose problème d’ailleurs. Jusqu’à trente-cinq ans. Marrant la vie. Jamais eu envie d’indépendance, jamais voulu me frotter à mes patrons, toujours à présenter le bon profil, mais maintenant que les deux profils étaient bien à vifs, j’ai pensé « non ». Pas très longtemps. Ni très fort. Mais comme le patron allait m’en recoller une, je lui ai lancé :
– Je démissionne.
– Parce que tu crois que j’allais te garder après ça ? Allez dégage et que je ne revois plus ta gueule.

J’ai cherché ce que je pouvais faire pour marquer le coup, histoire que mon départ claque un peu. En sortant, je lui ai jeté mon tablier à la gueule. Mais il était trop léger alors il a voleté comme une feuille morte et c’était un peu ridicule. Ça m’a énervé et en passant devant l’armoire à dessert, je l’ai poussée pour la faire tomber. Vachement lourd, ce truc. Bien trop lourd pour moi, alors j’ai fait comme si de rien n’était, j’ai braillé « connard » et je suis parti. La tête haute. Parce qu’à un moment, ça va bien. La tarte de ce mec m’avait ouvert les yeux. J’avais trop baissé la tête, c’était terminé, j’allais regarder droit dans le soleil.

Chapitre 2 | Un plan sans accroc

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