La dent

La dent - Nouvelle - Valery Bonneau

Enfin, enfin la chance me sourit. Pas trop tôt. Vingt ans, oui vous avez bien lu, vingt ans que je me balade de scoumoune en scoumoune. A côté de moi, Pierre Richard, c’est un joueur de division d’honneur. J’ai tout enquillé : les rendez-vous ratés, les décideurs qui se lèvent de mauvais poil, le mec qui lit mon roman le jour de son divorce, la femme qui parcourt mon dossier avec une rage de dents. Tout eu.

Mon roman le plus abouti est sorti le 11 septembre 2001. Mon livre sur la tolérance envers les religions a été publié le jour de l’attentat de Charlie Hebdo. C’est simple, je pourrais en faire un roman, tellement j’ai eu d’emmerdes. Vingt ans que j’écris des romans, des pièces, des films. Vingt ans que je me ramasse.

Oh, je vous vois venir : « t’as pas de talent » ! Si seulement je pouvais en arriver au jugement. Mais je me fais toujours jeter avant. Il y a TOUJOURS une merde avant. Toujours.

« C’est de ta faute, la chance ça n’existe pas ». Pas si simple, pas si simple. La chance, ça se provoque, j’en conviens. Et j’ai provoqué, provoqué et je provoque encore. Mais tout ne se contrôle pas.

Ce festival où j’étais invité par exemple. Enfin ! Invité. A un festival. Pour parler de mon premier livre. Que j’avais publié à compte d’auteur, mais quand même. Je passais le samedi. A 14h00. Le bâtiment s’est effondré à midi. Réunion annulée. Je n’avais même pas eu la chance d’être dans les blessés. Au moins, on aurait parlé de moi, mais non, j’étais au bistrot du coin.

Et ce film pour lequel je démarche toutes les maisons de productions. Deux cents manuscrits envoyés. Et je vous parle d’avant internet. Ça coûtait un peu d’envoyer deux cents manuscrits. Une réponse. Une seule réponse mais une réponse quand même. Le mec me reçoit, me dit qu’il aime bien. Me propose de signer. De signer tout de suite. Je dis « oui bien sûr, il faudrait juste que je puisse relire le contrat ». Pas vexé, il me donne le contrat. C’était un vendredi. Je le lis. Tout va bien. Je l’appelle le lundi pour prendre rendez-vous. Une femme en pleurs décroche « monsieur Berry est mort samedi ». Putain, si seulement j’avais signé le vendredi.

Et je pourrais vous citer des dizaines d’exemples. Il y a toujours un truc qui ne va pas. Toujours. Mais cette fois, cette fois, je le sens bien. Vraiment bien. Je vous explique :

Je passe devant une commission qui doit attribuer une bourse d’écriture. Mais attention, pas une bourse de rien du tout, non, un gros projet, sur vingt-quatre mois. Avec plein de partenaires. Des retombées automatiques. Ils ont déjà validé mon projet. Tout ce qu’ils veulent c’est, comment dire, que je sois un peu photogénique. Parce que c’est un projet internet, y-a des vidéos, alors ils veulent vérifier que je passe bien à l’image. Que je passe dignement. Très important la dignité, ils m’ont dit.

« Mais oui, bien sûr », j’ai répondu. Et coup de pot, pour une fois, je passe bien à l’écran. Et mon sourire aussi, je le sais, j’ai plein de potes qui me l’ont dit. J’ai juste à passer l’audition, à sourire, dignement et c’est gagné, gagné.

Vous allez me dire « rien n’est jamais gagné ». Non, mais si quand même, parce qu’il y a tellement de gens impliqués dans ce projet, de lieux d’exception concernés, d’instituts pleins de thune aux commandes que c’est pas deux ans d’assurés, c’est cinq ou dix même. Sourire dignement. Juste sourire dignement.

Je me rends à mon rendez-vous avec le destin et je ne laisse rien passer : je regarde à gauche, à droite, puis à gauche de nouveau et encore à droite. Je marche lentement, très lentement. Je suis descendu dans le métro comme une petite vieille. Une marche après l’autre. En me tenant à la rambarde. Ne pas me prendre une porte dans la tronche, ne pas me casser la gueule. Les portes du métro s’ouvrent, je vérifie qu’il n’y a pas d’espace entre la marche et le quai. Je suis précautionneux. J’aurais la maladie de cristal, que ce serait pareil. Mais si, le truc qui te transforme les os en verre. Mais pas en pyrex, non ça, ça irait encore, ça se casse pas le pyrex. Non pas de pot, là ça te change les os en verre de flute à champagne. Tu peux le péter avec les lèvres.

Je descends du métro, remonte lentement. Emerge à l’air libre. Je vois le bâtiment. Là. Cinq cent mètres. Cinq cent mètres.

J’avance. Je regarde à droite, à gauche, encore à droite, de nouveau à gauche. J’avance.

Je suis sûr qu’il n’arrivera rien parce qu’il n’y a pas un mais onze responsables de la commission. Et qu’ils décident à la majorité. Que sur les onze, j’en connais déjà cinq qui sont quasiment acquis. Ce serait quand même dingue que les six autres se soient fait larguer dans la journée. C’est possible. Mais non, pas vraiment possible. Même pour moi, ce serait trop.

Quatre cent cinquante mètres. J’avance. Vers mon destin. Vers mon futur. Je passe devant un kiosquier. Je vais parler, je dois avoir l’haleine fraîche. Je me suis lavé les dents ce matin bien sûr, mais on ne sait jamais. Un sourire Hollywood, voilà ce qu’il me faut. J’achète un paquet de chewing-gums. J’en mets un dans ma bouche, je commence à mâcher. Imparable. Rien ne m’arrêtera.

En même temps que je mâche, je sens un truc au niveau de mes dents de devant. Je m’arrête. Je m’arrête de marcher et je m’arrête de mâcher. Je marche plus, je mâche plus. Je transpire. Je transpire à grosse gouttes. Je dégouline de sueur.

13h45 – je marchais, je mâchais, je ne transpirais pas, j’étais bien.

13h46 – je marche plus, je mâche plus, je transpire, je suis mal.

Mes dents de devant, les quatre du haut sont des fausses dents. Ça arrive. Surtout aux malchanceux. Il y a une vingtaine d’années, un soir de beuverie, j’étais tellement cuit que je me suis cassé la gueule la tête la première. Sans mettre les mains. Bim. Une dent cassée, hop, disparue la dent. J’étais bourré alors même pas mal. Je collais une cigarette dans l’espace et ça faisait marrer les potes, ça me faisait marrer. Le lendemain forcément, j’ai moins ri. Une dent avait sauté mais les trois autres étaient bonnes à jeter.

Et là, à 13h46, à quatorze minutes du rendez-vous le plus important de ma vie, il me semble, je dis bien il me semble qu’il est possible qu’une ou plusieurs de ces dents soient restées dans le chewing-gum. Je dis semble parce qu’à l’instant où cette pensée m’a traversé, à la nanoseconde où il m’a semblé possible qu’une ou plusieurs de mes dents se désolidarisent de ma bouche, j’ai tout arrêté : marche, mâche. Je ne suis que sueur. J’attends. Mais il faut bien faire quelque chose. Je ne peux pas rester comme ça. Je dois aller à mon rendez-vous.

Alors je tente, très très lentement, exceptionnellement lentement, avec une infinie précaution de bouche et de langue, je tente d’ôter mon chewing-gum. J’ouvre la bouche, micron par micron, avec toujours cet espoir que bien sûr, après, j’aurai toutes mes dents. Et notamment, les deux dents de devant. Les deux dents du haut. Je passe ma main devant ma bouche. Ma main est trempée de sueur. Mon corps entier n’est plus que sueur. 13h47 et j’ai déjà perdu deux kilos. Deux kilos. Et peut-être deux dents.

Je retire le chewing-gum. Le mets dans ma main en sueur. Et je regarde. Je regarde le chewing-gum. Et j’ai envie de pleurer. Elle est là, ma dent de devant. Ma dent du haut. Pas dans ma bouche. Pas dans ma bouche. Dans mon chewing-gum. Ma dent est dans mon chewing-gum qui n’est pas dans ma bouche. Je passe la langue sur mes dents de devant. Je passe la langue sur mes dents du haut. Et ma langue rencontre un vide. J’ai quarante ans. Si j’avais soixante ou soixante-dix ans, à cet instant précis j’aurais : fait une crise cardiaque, uriné, déféqué et pleuré. J’ai quarante ans, je suis en pleine possession de mes moyens. Lorsque je passe la langue dans ma bouche, sur l’espace vide où est censée être ma dent, je pleure. Je pleure comme un enfant et j’urine un petit peu. Je le sens, j’ai quarante ans, je viens de m’uriner dessus. Pas beaucoup, mais un peu.

Un peu ? Non, je sais qu’on ne peut pas s’uriner un peu dessus. Je viens de me pisser dessus. Je regarde mon pantalon. Il y a une petite tache. Une toute petite tache mais une tache quand même.

J’ai mon chewing-gum avec ma dent dans la main. J’ai une tache de pisse sur mon pantalon. Je pleure et je sue. Il est 13h50. Il me reste dix minutes. Mais dix minutes pour quoi ? Je ne peux pas me pointer dans cette tenue. La tenue encore, je peux peut-être acheter un jean, là, tout de suite. Mais la dent. Je ne peux pas sourire sans ma dent. Ma dent est dans mon chewing-gum, mon chewing-gum est dans ma main.

Vite réfléchir. Arrêter de suer, arrêter de pleurer, arrêter de pisser. Réfléchir. J’appelle mon amie. Elle saura elle. Oui, elle, elle saura. Ma dent dans ma main droite, mon téléphone dans ma main gauche, j’appelle :

– Lucie ?

– Oh j’allais t’appeler, pour te souhaiter bonne chance. Je sais, je sais que ça va bien se passer mon chéri !

Il y a des moments dans la vie où on voudrait avoir plusieurs bouches, que l’autre ait plusieurs paires d’oreilles, plusieurs cerveaux, pour tout dire d’un coup. Pas une chose après l’autre. Parce qu’il y a des moments dans la vie où l’on veut tout dire. Pas une partie, non, tout. Comme on vomit, on voudrait parler.

Mais comme on ne peut pas et qu’il faut bien qu’il y ait un début, ce début est important. Le début d’une phrase est important. Toujours travailler le début d’une phrase. Il peut conditionner les autres phrases. Peut-être qu’il n’y aura pas d’autres phrases si la première phrase n’est pas bonne. Je lance ma première phrase mais je voudrais pouvoir tout dire :

– Je me suis pissé dessus. Je viens de m’uriner dessus. Et j’ai une dent dans mon chewing-gum.

Il y a des moments dans la vie où la première phrase est ratée, mais où vous savez que vous l’avez dite à la bonne personne, à la seule personne qui vous comprendra. La seule. Au moment crucial.

Je vous ai dit que j’étais un poissard ? Depuis dix ans que nous étions ensemble, j’avais souvent entendu Lucie rire. Rire aux éclats. Mais se bidonner comme ça, jamais. Jamais de la vie. A croire qu’elles étaient plusieurs à se marrer là-dedans. J’ai été obligé d’éloigner le téléphone. Et elle riait, elle riait, mais elle riait. Elle essayait de parler, mais elle ne pouvait pas. Elle riait trop.

Je ne pensais pas pouvoir pleurer et transpirer plus, mais si, c’était possible. Les vannes de secours se sont ouvertes. Je pleurais des cheveux, des oreilles, du nez, je pleurais des doigts. Mon costard, gris anthracite, classe, pour montrer à quel point j’étais classe, digne et photogénique, était constellé de taches. La bonne nouvelle, c’est qu’on ne voyait plus que je m’étais pissé dessus. Sauf à penser que je m’étais pissé dans le dos.

Je me suis remis à marcher, machinalement, avec ma dent dans mon chewing-gum, mon chewing-gum dans ma main droite, mon téléphone avec ma copine qui se marrait dans ma main gauche. J’ai avancé. Marché dans la plus grosse merde que j’avais vu de ma vie. A croire que tous les clébards de Paname s’étaient retrouvés pour chier sur les mêmes cinquante centimètres carrés. A ce moment, je passais devant un magasin avec un miroir de pied. Et ce que j’ai vu m’a confirmé que ma chaussure gauche était recouverte de merde. Ma chaussette, même la chaussette dans ma chaussure était pleine de merde.

Mais ça n’avait aucune importance parce qu’au bout de cette chaussure pleine de merde, on trouvait surtout un mec plein de pisse, en sueur, avec une de ses dents dans sa main. J’ai repensé à l’audition, au fait qu’il fallait sourire. Alors j’ai souri. Je me suis souri dans cette glace. Les pieds dans la merde, le costard plein de pisse et de sueur et le sourire édenté. Et là, un mec a pris une photo. Avec son smartphone. Il est parti mais je l’ai entendu dire à son pote :

« P’tain mec, attends, je viens de voir un clochard en costard, tu vas pas me croire. Je le mets sur mon Twitter. Grosse marade mec, grosse marade ».

– Chéri ? Chéri ?

J’entendais mon téléphone. C’était Lucie. Ma chérie. Qui avait fini de rire. Bien sûr. C’était nerveux. Elle criait maintenant :

– Tu vas bien mon chéri ? Parle-moi !

J’ai ramené l’écouteur et je voulais parler. Déclencher de la compassion. Un peu d’amour. Mais j’ai dit :

– J’ai marché dans une grosse merde.

Alors elle a recommencé à rire. Encore plus fort, encore plus nerveusement. La bonne nouvelle : il ne pouvait rien m’arriver de pire. J’ai continué à avancer, en souriant, en pleurant.

Je suis passé au milieu d’un amas de pigeons. Et bien sûr, en s’envolant, l’un d’eux m’a lâché une crotte gargantuesque sur la tête. Une femme passait avec son petit. Elle lui a dit :

« Tu vois, si tu ne travailles pas à l’école, tu finiras comme le monsieur ».

Une autre femme m’a prise en photo. Elle était avec sa copine. Elles allaient me mettre direct sur leurs murs Facebook. Elles m’avaient pris pendant que le pigeon se soulageait sur moi.

14h00, j’entendais toujours Lucie rire. Toujours.

Ma vie était foutue. Terminée. Je n’aurais jamais une autre chance de ce niveau. Je ne me relèverais jamais. Quel support pouvais-je espérer de cette femme. Quel support espérer des autres ? De moi ?

La Seine n’était pas loin. J’ai raccroché. Je me suis dirigé vers le pont d’Austerlitz. C’était un des ponts les plus moches de Paris. Ça m’irait bien.

Le téléphone a sonné. Ce n’était pas Lucie. C’était Jeanne. La femme qui m’avait trouvé le plan, qui faisait partie du jury. Une des onze qui n’attendait qu’une chose : que je sourie dignement.

Pourquoi décrocher ? Pour lui expliquer que j’avais encore tout fait foirer ? Je n’avais rien à perdre, alors j’aurais bien décroché somme toute. Mais quand j’avais parlé à Lucie, je m’étais aperçu que je zézayais. Le fait d’avoir ma dent de devant dans mon chewing-gum plutôt que dans ma bouche me faisait zézayer. Je ne me sentais pas la force d’expliquer à Jeanne pourquoi je zézayais. Pourquoi j’étais en retard.

J’ai sauté.

Bip. « Laissez votre message après le bip ».

« Oui bonjour, c’est Jeanne. C’était juste pour te prévenir que ta malchance légendaire a encore frappé. La réunion a été décalée à demain. Mais pour le reste tout est ok. Je t’embrasse. A demain ».

La dent est aussi dans le numéro 3 de L’Indé Panda qui est sorti le 1er mai, en compagnie de 11 autres nouvelles de qualité que j’ai chroniqué par ici ! Et rendez-vous le 22 août pour le retour des nouvelles noires.


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