Le brouillon

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Tout le monde l’appelait « le brouillon ». Parce qu’il était tellement laid, que personne ne pouvait croire qu’il soit fini. On aurait pu l’appeler l’esquisse, l’ébauche, mais il y a de magnifiques ébauches. Une esquisse c’est, parfois, un chef d’œuvre en devenir. Un brouillon, c’est une pièce pas finie.

« Le brouillon » connaissait son sobriquet. Il se demandait parfois comment un surnom prend vie, et surtout, comment il continue à vous suivre, partout. « Le brouillon » avait rompu les ponts avec ses semblants d’amis, ses relations, sa famille, hormis sa mère. Il avait quitté sa ville natale pour aller se perdre à Paris, y chercher un anonymat rassurant.

Il y avait fait de nouvelles rencontres, constitué de nouvelles relations. Il était toujours laid, mais pendant quelques mois, il avait vécu l’illusion d’un autre possible. Une deuxième chance.

Un jour, alors que son chef passait en coup de vent, un de ses collègues vint lui demander :
– Chef, vous pourriez me dire où en est le dossier Baretti ?
– Pas le temps, je dois filer. Vois ça avec le brouillon.

« Le brouillon » avait senti un blanc, un ange passer. Un ange lourd et maladroit, mais un ange quand même. Ainsi, il était encore « le brouillon ». Comment était-ce possible ? Il avait coupé toutes les amarres avec son ancienne vie, n’avait pas de compte facebook, twitter. Il n’existait pas sur internet pour ainsi dire. Comment était-ce possible ? Comment !

Cette remarque de son chef avait en quelque sorte validé son surnom. Tout le monde au sein de l’entreprise se mit à l’appeler « le brouillon ».

Il aurait voulu les haïr. Il aurait pu, assez naturellement. Mais il voyait bien que ces gens étaient négligents, qu’ils l’appelaient « brouillon » comme ils rangent leur course dans leur frigo : sans y penser. C’était le plus blessant, le plus insupportable : il n’y avait pas de réelle méchanceté derrière son surnom, mais un simple constat.

Et la haine était un sentiment qui le mettait mal à l’aise. Trop facile, trop simple, trop évident. Le mépris lui correspondait mieux, mais il avait l’intelligence de comprendre que ce mépris était une arme à double tranchant, qui l’éloignerait des autres. Et qu’il serait celui qui paierait le plus lourd tribut à son dédain.

Il avait eu des discussions sur la laideur dans son ancienne ville, ou à Paris. Tout le monde lui renvoyait Gainsbourg à la face. Oui, Gainsbourg, il aurait pu le haïr, même s’il n’y était pour rien. La plupart des gens laids, l’extrême majorité des gens exceptionnellement laids sont traités comme des quantités négligeables. Méprisés, moqués ou pire. Et parce que, de temps en temps, un ou deux, arrivent à réussir malgré cela, tous les autres, les non laids peuvent se cacher derrière, nier la réalité de la laideur extrême.
– Mais enfin, un laid sur un million a réussi à faire de son handicap une force, alors pourquoi pas toi.

Il aurait voulu les voir, le lendemain d’un diagnostic de cancer généralisé au stade final :
– Mais enfin, le taux de survie à cinq ans est de 0,01 % ! 1 sur 10 000, de quoi te plains-tu ?

Mais il ne pouvait se réjouir bien sûr.

Il aurait tout de même voulu leur faire prendre conscience que sa laideur n’était pas anodine. Il n’était pas « juste moche » ou un peu éloigné des canons de la beauté dominants l’époque. Il était incroyablement laid.

Sa vie était morne, lamentablement morne. Très peu de relations, quelques camarades, pas d’amis et aucune femme. Ah les femmes. Il aurait voulu les aimer, comme Gainsbourg. Il lui semblait qu’il aurait su aimer, à la Cyrano peut-être. Mais il n’avait ni la grâce, ni le talent, ni le panache d’un Cyrano. Sa vie sentimentale se résumait à quelques rencontres décevantes via des sites en ligne, mais il avait cessé. Il craignait trop le premier regard. Lorsque la femme arrive, réalise la laideur du « brouillon » ; le premier mouvement de recul, les yeux qui se détournent. Puis la conscience que peut-être, cet homme laid va comprendre la répulsion qu’il inspire à cette femme ; enfin, l’intention de masquer sa déception, encore plus déchirante et souvent, la pitié : « mon dieu qu’il est laid, ce doit être dur pour lui ».
« Le brouillon » aurait pu trouver réconfort auprès de sa mère. Les mères aiment leurs enfants, même laids. Mais sa mère cherchait à compenser, en faisait trop. Cette manie de lui dire qu’il était beau, qu’il était le plus beau, sonnait faux. Cela le heurtait, l’insultait. Non, il n’était pas beau. Que sa mère le trouve beau, pourquoi pas, mais pas le plus beau, pas beau de manière objective. Il était laid, le savait et ne pouvait pas y faire grand-chose.

Il avait suivi nombre de thérapies de groupes ou individuelles, avait vu des psychiatres, psychologues, psychanalystes. Ecole freudienne, lacanienne, jungienne, il avait tout tenté, sans succès.

Son problème, plus que la laideur, était l’absence de perspective. Que faire ? Apprendre à vivre avec sa laideur ? C’était fait. Mais ne changeait rien.

Jouer l’extraverti pour faire oublier sa laideur ? Parler fort, tenter d’être drôle, subtile ? Il n’était ni l’un, ni l’autre.
Restait la chirurgie esthétique. Oui, la chirurgie était une solution. Une vraie solution :
– Recoller les escalopes qui lui servaient d’oreilles.
– Raboter ce nez en forme de patate.
– Relever les paupières tombantes qui lui donnaient cet air bovin.
– Affiner ses grosses lèvres qui, loin d’être pulpeuses, ressemblaient à deux limaces.
– Couper, scier, remodeler ici et là, ces traits manquant cruellement de finesse.
– Reboucher les trous de cette peau vérolée.

Mais toujours, au moment de franchir le pas, il s’inquiétait : et si, après, il ressemblait vraiment à un brouillon. Et si on l’appelait encore « le brouillon ». Il ne pensait pas pouvoir y survivre.

Il finit par franchir le pas, après avoir entendu une femme, avec laquelle il pensait que, peut-être, quelque chose serait possible, dire à une de ses relations :
– Non mais attends, je sais pas pourquoi vous l’appelez le brouillon. Il est ni fait, ni à faire. Moi, j’appelle ça un torchon.

Le lendemain, il était chez un spécialiste parisien. Sa mère avait accepté de prêter l’argent nécessaire, sans sourciller. Le praticien avait préconisé de multiples opérations, étalées dans le temps, pour affiner, améliorer, ajuster. Mais « le brouillon » n’en pouvait plus. « Le brouillon » voulait faire table rase du passé. Tout changer. Etre un autre, physiquement au moins. Un rêve que beaucoup d’entre nous aimeraient pouvoir exaucer.

Alors il fit un bilan, complet, de tout ce qu’il fallait changer. « Le brouillon », dans ses indications au docteur, fit remarquer qu’il aimerait bien ressembler à George Clooney.

Le médecin pensa que pour atteindre ce résultat, il faudrait dépenser l’équivalent de la fortune de l’acteur, mais se contenta d’un sobre :
– Nous ferons ce que nous pourrons.

L’opération se passa 6 semaines plus tard. « Le brouillon » avait pris 4 semaines de congés. Pour revenir avec un nouveau visage. Il avait hésité à changer de travail par la même occasion, mais il lui semblait que se confronter à l’ancien monde était nécessaire. Pour que sa victoire fut totale.

L’opération eut lieu, sans incident. Le médecin enleva ou fit enlever les bandes une par une pendant les 3 semaines qui suivirent. Et enfin, « le brouillon » put se regarder dans le miroir.

C’était bien un Clooney qui le contemplait mais plutôt René, le frère caché. Les oreilles étaient bien collées, bien droites mais le faisaient ressembler à un chat qui se hérisse. Les paupières relevées au maximum lui donnaient un air de cocaïnomane en pleine montée. Le nez, biseauté, avait dû être volé sur le cadavre de Michael Jackson et le rendait inquiétant. Les lèvres étaient passées de saucisses de Toulouse à saucisses de Francfort. Il ne se ressemblait plus, mais ne ressemblait à rien non plus.

Le médecin tenta de la rassurer : les quelques jours à venir allaient profondément changer le rendu global.

Le lendemain, de fait, il aimait déjà plus ce qu’il avait sous les yeux, et 5 jours plus tard, il était impatient, fier de retourner au bureau. Pour leur montrer.

Dans le métro, première satisfaction, il ne sentait plus de regards insistants sur lui.

Il arriva, volontairement, en retard. Pour que tout le monde soit présent, lorsqu’il pénétrerait dans le bureau. Il se sentait beau, majestueux, impérial, vivant. Tout le monde le regardait, l’observait. Il ne percevait pas d’horreur, de la surprise oui, mais pas de rejet. Son pari était gagné.

Lorsqu’il s’assit à son bureau, son voisin lui lança, assez fort pour que tout le monde entende :
– Hey Mickey Rourke, tu veux pas aller me chercher du brouillon, l’ancien est tout salopé.


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