NouvellesNoires S02E17_Futur_Bandeau

Si seulement on me proposait un peu de changement. Je ne demande pas grand-chose. Juste une opportunité. Un truc nouveau. Surprenant. Qu’il se passe enfin quelque chose dans cette vie de patachon. Connaitre son futur à ce point, c’est du dernier déprimant. Lever, métro, boulot, dodo, week-end et rebelote. Tous les jours.

Et ce ne sont pas les vacances qui cassent cette routine. Au contraire. Elles la renforcent. Les 3 trois jours à s’écrouler de fatigue, les 2 semaines à tenter d’oublier le pathétique de sa vie et à peine y est-on parvenu qu’il faut se préparer à reprendre la route de l’ennui.

Non ce n’est pas une vie.

J’aimerais tant pouvoir recommencer.

Je donnerais tout pour recommencer.

Non. Pas recommencer. Non, je donnerais beaucoup pour sortir de la routine, pour de la nouveauté.

Un nouveau moi, une nouvelle vie.

Bon, je sais bien que ça ne sert à rien. Mais ça fait pas de mal non plus d’y penser.

Est-ce que ça fait du mal, d’ailleurs ? À force de rêver d’un autre présent, est-ce qu’on ne se salope pas la vie ?

Si j’arrivais à prendre du plaisir au jour le jour. Si… Putain, qu’est-ce que je raconte. Comment prendre du plaisir à se coltiner tous ces crétins, à faire semblant de s’intéresser à ce boulot de merde, à sourire à ces frères humains qui ne partagent que les défauts que je ne supporte pas ?

Non, non, j’ai autant de chance de m’y épanouir que de gagner un prix de beauté avec une couille sur le nez.

Pourtant…

– Pourtant, ça s’est déjà vu.

– Oh putain, qu’est-ce que vous foutez là vous ?

– Quel accueil ! Principias, pour vous servir.

– Principias, qu’est-ce que c’est que ce prénom de merde ? Et d’où vous sortez ?

– Ça fait deux questions. Vous savez pourtant que le génie de la lampe offre trois questions pas plus. Même dans ce monde, hum, tordu.

Je dois rêver. Y-a que dans les rêves qu’un petit monsieur portant un chapeau melon apparait juste à côté de vous.

– Vous connaissez l’année ? Ça doit faire 50 ans que plus personne ne porte de chapeau melon. En plus, vous êtes tout petit, ça vous fait une super grosse tête.

– Dites mon vieux, si vous insultez tous les gens qui viennent vous faire des cadeaux, ça m’étonne pas que votre vie soit si pourrie.

– Quel cadeau ?

– Ah, tout de même.

– Quoi tout de même, vous apparaissez dans mon salon en me parlant de génie, de cadeau et je devrais trouver ça naturel.

– Je ne suis pas apparu dans votre salon, je suis entré dans votre salon, c’est différent.

– Oui, eh bien je ne vous ai pas vu entrer, alors pour moi, vous êtes apparu.

– Alors chaque fois que vous ne comprenez pas quelque chose, c’est un mystère pour vous. Vous n’imaginez pas d’explication cartésienne que vous puissiez ignorer. Ça promet.

Il est 8 heures du matin, je dois partir bosser. Mais je dors encore. Sinon ce n’est pas possible. C’est ça, je dors. Je vais me réveiller, tout va bien se passer. Mais merde, on sait bien quand on dort ou pas. Je ne dors pas. Ce nain à chapeau melon me veut quelque chose.

– Qu’est-ce qui promet ?

– Votre réaction quand je vous aurai expliqué de quoi il retourne.

– Et vous allez me l’expliquer quand « de quoi il retourne » ?

Il prend un air agacé, supérieur qui me donne envie de le gifler.

– Mais vous êtes malade.

Ah tiens, c’est parti tout seul.

– Je, je me suis oublié. .

– Oui eh bien tachez de ne plus vous oubliez, c’est désagréable.

Il me donne des leçons. Non, mais je rêve, ce nain hydrocéphale me donne des leçons dans mon salon.

– Mais arrêtez enfin, ça devient pénible.

– Je crois, je crois que je n’aime pas les nains à grosse tête.

– Donc quand vous ne me frappez pas, vous m’insultez ?

Ce nain était envoyé par mon inconscient pour qu’il se soulage. Je devais lâcher prise, me laisser porter par le plaisir du défoulement.

– Si vous m’en recollez une, je me casse et vous ne saurez pas ce que je vous apporte.

– Mais qu’est-ce que vous pouvez bien m’apporter ? Des petits genoux de rechanges, des petits bras trop courts, des…

Qu’est-ce qui m’arrivait. Je n’étais pas du genre méchant, encore moins mesquin et pourtant je me répandais dans la médiocrité.

– Excusez-moi. Alors, vous voulez quoi ?

– Vous offrir une chance unique.

– Pourquoi ?

– Parce que, parce que vous correspondez au profil.

– Au profil de quoi ?

– Des gens qu’on cherche.

– Qui ça « on » ?

Il a regardé autour de lui, comme si les murs avaient des oreilles :

– La corporation.

– La corporation de quoi ? De qui ?

– Moins vous en saurez, mieux ça vaudra.

– Il est 8h15, je dois partir. Déballez votre tambouille, qu’on en finisse.

Il se redressa, passe négligemment une main sur son épaule droite, puis gauche, comme s’il enlevait de la poussière ou des pellicules, remit le chapeau melon d’aplomb et me dit :

– Nous vous proposons de voyager dans le futur.

– OK, je me casse et vous avec.

– Non, non, je suis sérieux.

– Sérieux ? Comment peut-on être sérieux quand on sort des énormités pareil ?

– Sérieux et je peux le prouver.

– Vous pourriez me prouver que votre cerveau est plus gros que votre nez que vous seriez toujours aussi taré.

– Si vous voulez, mais je peux vous prouver que ça fonctionne. Je vais me projeter de 30 secondes dans le futur. Regardez.

Il appuya sur sa montre et pouf, disparut.

Je regardais partout et, passé l’instant de panique, je dus me rendre à l’évidence : je rêvais. Le soulagement commençait juste à se répandre quand le nain réapparut !

– Mais !

– Alors ? me lança-t-il triomphateur.

Merde. Si je rêvais, c’était du 5 étoiles. Faudrait pouvoir le mettre en bouteille et adieu les collègues miteux.

Reprenons : ce type avait disparu trente secondes. De nos jours, ce n’était pas une preuve. Il aurait pu utiliser un de ces nouveaux matériaux qui s’adaptent à la lumière et arrivent à simuler une sorte d’invisibilité. Il dut lire dans mon regard :

– Bon, je recommence et venez toucher, vous verrez que je ne suis pas là.

– Attendez, dans le cas où il n’y a pas de truc, si vous réapparaissez à l’endroit où je me trouve, on ne risque pas de mourir tous les deux ? Genre, vous allez apparaitre dans moi et..

– Arrêtez vos boniments. La nature n’aime déjà pas être bousculée alors heureusement que nous ne la violons pas. Non, il y a un système de capteur qui nous fait nous déplacer pour réapparaitre là où il y a de l’air. C’est simple et compliqué à la fois, mais allez-y.

Et il redisparut. Je m’approchais de sa place. Bien décidé à ne pas y rester très longtemps, mais il n’y avait personne. Rien. Je reculais et il apparut de nouveau.

– Alors ? Convaincu ?

Convaincu, c’était vite dit. On ne peut pas se convaincre qu’un truc aussi hallucinant existe en deux démonstrations pourries sur un coin de table. Mais j’étais secoué.

– Alors, vous y allez ?

Je n’avais que des « pourquoi » : pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi un nain, pourquoi le futur. Je lui répondis donc :

– Non.

La taille de ces yeux passa de balles de golf à ballon de basket.

– Comment ça, non ?

– Non, j’y vais pas.

Il secouait la tête mécaniquement :

– Ça n’a aucun sens, il y a 10 minutes vous vouliez changer de vie.

– Parce qu’en plus vous lisez dans les pensées ?

Il prit un air navré :

– Avec la puce que vous avez dans le cortex, oui, bien sûr, je lis certaines de vos pensées. Je ne suis pas seul et vous le savez.

Monde de merde.

– Ça change rien, j’y vais pas.

Il monta sur la table, dans l’espoir que me dépasser d’une tête, me toiser, me ferait changer d’avis. Mais c’était vraiment un petit nain alors il devait toujours lever la tête. Sa démarche n’avait fait qu’accentuer le ridicule de la situation.

– Je vous propose de changer de vie, de partir dans le futur et vous refusez. C’est proprement incroyable.

– Incroyable ?

Je ne comprenais pas ce que cela avait d’incroyable ! Je ne voyais rien d’incroyable. Au contraire, cela me paraissait évident.

– Qu’est-ce que vous voulez que j’aille foutre dans le futur ? C’est dans le passé que j’ai envie d’aller.

Je lui aurais tapoté la tête pour le féliciter qu’il n’aurait pas eu l’air plus surpris, déçu.

– Le passé ? Je croyais que vous vouliez changer de vie.

– Mais oui, oui, justement. C’est en retournant dans le passé que je pourrais changer de vie.

Son empathie était au maximum, et il n’en avait plus sous le coude.

– Vous voulez revivre ce que vous avez vécu pour changer ? Ce serait pas plus… logique… d’aller où vous ne connaissez rien ? Comme 20 ans dans le futur. Niveau changement, ça se pose un peu plus là que redécouvrir le jour où les frigos se sont mis à faire vos courses, non ?

Je n’avais pas envie de discuter avec ce type, mais s’il voulait m’envoyer dans le futur, il devait pouvoir me faire retourner dans le passé.

– Non. Non, ce n’est pas en me pointant dans une époque où je ne connais rien ni personne que je vais m’en sortir. Imaginez, ils vont me prendre pour un débile. Je ne connaitrais rien de leur monde, il me faudra tout apprendre, réapprendre. Le temps que je sois opérationnel, je serai largué.

– Peut-être, mais niveau changement !

– Changement de merde.

– Vous leur direz que vous venez du passé et…

– Et ils m’enfermeront ! Et je ne pourrais pas leur prouver que je dis la vérité. Je pourrais juste leur faire la démonstration que je suis un demeuré qui a oublié les 20 dernières années. Il est complètement con votre plan.

– On vous propose une chance unique : découvrir un nouveau monde, inconnu, du changement comme peu, sinon personne, n’en a fait l’expérience et vous refusez.

– C’est en revivant ce qu’on a vécu qu’on peut avoir le plus de prise sur ce qui est arrivé. C’est là qu’on peut modifier son destin. Améliorer les choses. Effacer ses ratés.

Un éclair apparut dans ses yeux.

– Ah ! mais vous ne formulez pas bien le problème. En fait, vous ne voulez pas changer de vie… Votre puce est mal réglée, vos pensées sont mal retranscrites.

Et tout le mépris du monde se cristallisa dans ses yeux :

– Vous voulez de la thune. Vous voulez la même vie de merde, mais avec du pognon : revenir dans le passé pour faire des paris sportifs, inventer un truc et devenir millionnaire.

Je n’avais jamais exprimé les choses de cette manière, mais, mais il y avait du vrai dans son diagnostic. Je ne pouvais pas lui avouer et encore moins me l’avouer.

– Pas du tout. Rien à voir. Je ne veux juste pas passer pour le demeuré du coin. Dans 50 ans, vous savez à quoi ressemblera le monde ? En plus avec les crises, l’écologie, non, dans 50 ans, ce monde sera un enfer.

Il continuait à m’observer sans rien dire.

– Vous ne dites rien ?

– Qu’est-ce que vous voulez que j’ajoute ? Vous êtes un gagne-petit, un gagne-petit qui a les foies. Vous avez la pétoche. Les glaouis rétrécis. Je viens vous faire une proposition unique, pour changer de vie et vous négocier comme au bazar. Je ne peux rien pour vous.

Il n’allait quand même pas me laisser planté là !

– Vous partez alors ? Vous ne me donnez rien ? Pas un petit voyage dans le temps ?

– Vous n’en voulez pas. Je peux vous envoyer dans le futur une heure mais ça changera quoi ? Vous n’êtes pas dedans, vous n’êtes pas dedans.

– Mais ça m’apporterait quoi de partir une heure ou une semaine ? Même un mois ? Rien !

– Rien, rien, ça reste à prouver. Peut-être, je dis bien peut-être, qu’on vous croirait mort et on vous enterrerait. En revenant, vous assisteriez à votre enterrement. C’est le rêve de plein de gens.

– C’est le rêve de plein de cons.

– Vous en faites un beau de con. Bon, moi, je dois vous proposer trois fois. Après, ça me concerne plus. Comme je suis plutôt du genre consciencieux, je vous le soumets une quatrième : « Est-ce que vous voulez partir 50 ans dans le futur pour y découvrir une nouvelle vie, un nouveau monde, un monde de progrès de la science, de l’humanité ? » ou est-ce que vous voulez rester à vous lamenter dans ce monde que vous détestez et qui vous le rend bien ?

– Vous me prenez vraiment pour un débile. C’est pas parce que vous allez me le coller sous le nez 17 fois que je vais oublier ce que j’en pense.

– C’est sûr. Allez, je me casse. Au revoir.

Il vérifia que son melon était bien mis et disparut.

Bon débarras, pensais-je pendant les 30 secondes suivantes. Avant qu’un vide énorme ne me saisisse. Ne venais-je pas de faire la plus grosse connerie de ma vie ?

La journée s’étira interminablement. Incapable de penser, incapable de réagir. De savoir si j’avais rêvé ou pas. Douloureusement conscient que j’avais laissé passer ma chance. Je me couchais en songeant que demain serait un autre jour. Un autre jour aussi pourri, mais enfin un autre jour.

Et il y eut 154 autres jours de merde. Le souvenir du nain s’estompait, mais pas celui de sa proposition. Le 155ème jour, je me levais avec un mal de ventre insupportable. Après une journée à me trainer, je me rendis chez le médecin. Les examens qu’il m’envoya faire prouvèrent que j’étais atteint d’un cancer. Un cancer compliqué, un des rares qu’on ne savait pas encore traiter. Le médecin avait bien insisté sur le « pas encore ». Longuement. Je lui trouvais une ressemblance désagréable avec Principias.


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